mercredi 15 janvier 2014

E2Tech, le salon technologique d'Haiti, miroir flou de nos ambitions…

La 4e édition du grand salon technologique E2Tech, organisé tous les 2 ans à Port-au-Prince par l’Association Haïtienne des Technologies de l’Information et de la Communication (ATHIC), a eu lieu mercredi 29 mai 2013 au Karibe Convention Center, à Pétion-ville. Ce salon qui se veut une sorte de vitrine technologique des acteurs de ce secteur en Haïti, qu’ils soient des compagnies de télécommunication, des vendeurs d’équipements électroniques et de matériel informatique, des fournisseurs d’accessoires et de services internet, des entreprises, attire à chaque édition un public avide ou curieux de technologies, des professionnels de tous bords, et de plus en plus de jeunes.

Le salon a offert une palette d’activités allant des expositions aux démonstrations, des activités de ventes aux annonces publicitaires, dans une ambiance de grand bazar. Pour cette édition 2003, le salon était particulièrement orienté vers les jeunes, et a fait la part belle aux conférences thématiques telles que la lecture numérique, la téléphonie sur IP, la finance et les technologies mobiles, la mobilité des services de télécommunication... Le jour de l’ouverture d’E2Tech, huit conférences ont été programmées sur des thèmes aussi variés que disparates.

E-gouvernance, la vedette du salon

Justement, un thème a particulièrement émergé puisqu’il a fait l’objet de 2 conférences-débat consécutives la même journée : l’e-gouvernance. Deux conférences, deux approches différentes tant par leur objectif que par leur approche méthodologique. La première, animée par Jean-Marie Althema, conseiller du Premier ministre haïtien Laurent Salvador Lamothe, a été une présentation du projet de Plateforme Intégrée du Gouvernement Haïtien (PIGH). La seconde, assurée par Frantz Pierre-Louis, responsable de projet à la compagnie haïtienne de solutions technologiques, XPERTIK, a eu comme approche de questionner l’opportunité d’un système d’e-gouvernance en Haïti.

Jean-Marie Althema, a exposé la nature, les objectifs, les opérations en cours et les enjeux du projet PIGH de l’Etat haïtien qui a démarré en 2008, sous le gouvernement de Michèle Pierre-Louis. Ce projet est financé en majeure partie par la Banque Interaméricaine de Développement, et par la firme Microsoft (sous forme de licence), et exécuté par la firme britannique Infusion opérant pour la multinationale américaine. Selon les propos d’Althema, l’objectif de cet ambitieux projet est de rapprocher l’administration publique haïtienne des besoins de l’usager à travers des outils technologiques, en vue d’assurer l’efficacité, la qualité et la transparence des services offerts.

Le projet PIGH veut entrer l’Etat dans la modernité

PIGH est une plateforme intégrée de services (enregistrement des sociétés en ligne, hébergement d’e-mails, data center, carte dynamique d’Haïti, espace collaboratif de travail) et d’applications (système de gestion des projets par géo-référence pour fournir de l’information en temps réel, un tableau de bord qui réunira les indicateurs de performance de la vie nationale, répertoire des institutions publiques haïtiennes …), et un portail unique d’information pour l’usager haïtien. Selon Althema, l’intégration de ces capacités au PIGH donne au gouvernement des moyens plus efficaces pour gouverner et offrir des services aux citoyens, et aide à améliorer la qualité de ces services.

Selon le conférencier, la plateforme offre l’avantage au gouvernement de l’aider à moderniser l’Etat, de rapprocher l’Etat du citoyen et des entreprises, d’améliorer la qualité de l’administration publique, de favoriser et de promouvoir la transparence, de développer le secteur technologique comme domaine d’activité économique, de simplifier les procédures au sein de l’administration publique, d’harmoniser les infrastructures technologiques du gouvernement, et de renforcer les capacités technologiques des ministères et des organismes déconcentrés de l’Etat. 

E-gouvernance, l’atlas du gouvernement haïtien

Haïti, ou plutôt les autorités étatiques haïtiennes sont-elles prêtes pour cette révolution dans la gestion et la gouvernance du pays? Le projet PIGH en cours de mise en œuvre montre déjà ses limites, car les conditions de son implémentation ne sont pas tout à fait réunies : aucun cadre légal n’est actuellement disponible, des projets de lois sur le e-commerce et la signature électronique pour faciliter et accélérer et les transactions financières sont en souffrance au Parlement, des parlementaires opposés au régime retardent la consultation sur ces lois pour torpiller les réalisations du gouvernement Martelly, selon les propos du conférencier…

Des incertitudes, pour ne pas dire des inquiétudes, sur le projet PIGH demeurent, comme par exemple la légèreté des fonctionnaires et des représentants de l’Etat (un ministre confie à son petit cousin la création et la gestion de son compte e-mail, un autre continue d’utiliser un compte sur Hotmail). Comment seront gérés les sites web de l’Etat ? Les informations échangées sur internet entre les membres de l’Etat et le partage de données entre les ministères sont-ils protégés ? Les serveurs de l’Etat sont-ils sécurisés? Quelle entité sera en charge de la plateforme ?...

Gouvernement en ligne ou E-gouvernance ? Le gouvernement haïtien balance…

Frantz Pierre-Louis, dans sa conférence titrée « E-gouvernance : vers la modernisation des administrations publiques », contrairement à Althema, est sorti des sentiers du prosélytisme étatique pour s’orienter vers un questionnement de ce projet gouvernemental d’e-gouvernance. Selon toute vraisemblance, les propos de Pierre-Louis ont laissé croire à l’assistance que le gouvernement place la charrue avant les bœufs.

L’une des nombreuses faiblesses du projet qu’il a pointées est que le gouvernement se fourvoie à vouloir considérer la technologie comme la solution aux problèmes d’efficacité de l’administration publique haïtienne, autrement dit que la technologie est plus fiable que l’humain. Le gouvernement fait donc l’erreur d’investir dans l’outil au lieu de le faire dans l’humain.

La 2e faiblesse est que le gouvernement confond e-gouvernance qui concerne davantage un système de management permettant aux citoyens d’avoir accès aux services du gouvernement n’importe où, n’importe quand en utilisant n’importe quel canal, et gouvernement en ligne qui priorise l’utilisation des technologies pour améliorer le processus de travail et automatiser les taches récurrentes et faciliter la communication.


Chronique d’un échec annoncé

Frantz Pierre-Louis croit que ce projet d’e-gouvernance, bien qu’il soit ambitieux et nécessaire pour le pays,  contient les germes de son échec. Un état des lieux fournit, selon lui des raisons multiples et justifiées à cela.

Technologiquement, le pays n’est pas encore prêt pour ce saut en profondeur à cause de sa faible connectivité internet, des réseaux de communication encore balbutiants, du manque d’environnement favorable au développement des innovations, d’un accès limité des citoyens au web, le plus faible dans le monde.

Au niveau légal, le pays dispose de lois inadaptées ou obsolètes, des projets de lois en sont en souffrance au Parlement. Sur le point organisationnel, le pays ne dispose pas d’une masse critique de personnel qualifié, les procédures sont lourdes et décourageantes, sa structure d’organisation est inadéquate pour introduire un tel projet.

Le plus grand obstacle à un pareil projet est que le gouvernement et l’administration publique sont en général contre l’information. L’Etat n’a pas la tradition, le réflexe de fournir l’information aux citoyens, aux contribuables au point qu’il refuse même de la donner. Soit l’information n’est pas disponible soit l’accès est difficile. D’ailleurs, la transparence n’est pas son souci encore moins dans sa nature.

De la vision avant toute chose

Bien qu’il faille moderniser l’Etat, F. Pierre-Louis croit ce qu’il faut absolument changer dans l’administration publique, ce sont d’abord les comportements, les mauvaises pratiques (avoir des fonctionnaires plus responsables) et le management (transporter l’information et les services physiques dans l’espace virtuel). Donc, il faut moderniser d’abord pour avoir un meilleur service dédié aux citoyens.

Le processus de modernisation doit se faire selon lui en 3 étapes : d’abord l’automatisation des taches, puis la création d’un système d’information, enfin la conception d’un système de gestion des connaissances, orienté e-business et e-gouvernance. Selon le conférencier, si de nos jours les besoins ont changé, le besoin de changement s’accompagne aussi d’un besoin de modernisation qui passe par un processus d’adaptation, de rénovation en fonction des besoins  et des tendances actuelles.

L’e-gouvernance n’est pas la panacée

Sur ce projet, le gouvernement a besoin par contre de dégager un leadership visionnaire, de définir un plan stratégique (définir les priorités en fonction des ressources, fournir un cadre légal ambitieux, concevoir un projet orienté vers les citoyens, créer un centre de formation adapté, et effectuer la ré-ingénierie des procédures), puis de passer à l’action (former les utilisateurs, impliquer le secteur privé, développer des services multicanaux au profit des utilisateurs).

En résumé, nous devrions réformer d’abord ce que nous faisons habituellement pour aller au changement, sinon la résistance sera rude, et le projet d’e-gouvernance va courir droit à la catastrophe. Le circuit de modernisation doit prioriser d’abord les gens, puis le processus et en dernier lieu la technologie. Le gouvernement a donc intérêt à revoir son cahier.

Jean-Gérard Anis

FOKAL, Juin 2013

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