mercredi 15 janvier 2014

L’enseignement supérieur en Haïti, le grand déballage…

250 universités existent en Haïti. Info ou intox ? C’est ce chiffre volontiers provocateur qu’a asséné Jacky Lumarque, recteur de l’université Quisqueya, lors des assises de la 25e année d’existence de Haitian Studies Association (HSA), au Karibe Convention Center, le 7 novembre 2013 à Pétion-ville. Au cours de son intervention dans la session de conférences avec quatre pénalistes dont le recteur de l’UEH, titrée « Représentation d’Haïti et Réforme de l’Université en Haïti »,  le recteur a annoncé d’emblée qu’il ferait le choix provocateur de « tirer à vue » sur l’université en Haïti afin de soulever des questions pratiques qui susciteraient un débat, et de forcer les décisions.

Le malaise du recteur de l’UniQ s’est laissé peu à peu se voir durant les 15 minutes de son intervention portant sur les défis et les perspectives de la réforme du système universitaire haïtien. Selon lui, Haïti est l’un des pays les plus étudiés dans le monde, mais paradoxalement pas par des Haïtiens. Le recteur a déploré qu’une surabondance de documents sur Haïti soient produits par des acteurs étrangers (Organisations internationales, ONG, associations, universités) en absence, et en dehors des universités haïtiennes. Pourquoi ? Question pour un champion.

Le secteur universitaire haïtien, un véritable capharnaüm

Le panorama de l’enseignement supérieur en Haïti offre l’image d’un grand bazar. Il y a, dit-on, 250 universités dans le pays, dont seulement 55 disposent réellement d’une accréditation pour fonctionner. Elles sont réparties, selon J. Lumarque, en trois grands réseaux:

- le réseau public, formé de l’UEH, de l’université de Limonade dont on s’interroge encore sur son statut, et des écoles supérieures rattachées à des ministères : le Centre Technique de Planification et d’Economie Appliquée (ministère de la planification), Ecole Nationale Supérieure de Technologie, Ecole Nationale d’Administration Financière (ministère de l’économie et des finances), Ecole Nationale d’Administration Publique, Ecole Nationale des ARTS (ministère des affaires sociales), Ecole Nationale de Géologie Appliquée (ministère des travaux Publics) ;

- le réseau régional des universités publiques en région, aux Cayes, au Cap, à Gonaïves, à Jacmel, indépendant de l’Université d’Etat d’Haïti ; ces universités ont été créées sur la base d’un décret du gouvernement Alexandre Boniface – Gérard Latortue (204-2006).

- le réseau d’universités privées, un vaste fourre-tout, dont certaines portent des labels religieux (adventiste, catholique, protestante, épiscopale, anglicane), d’autres se constituent en sociétés anonymes [NDR : université Saint-Gérard, Institut haïtien des hautes études commerciales et économiques, La Pléiade, université de la Renaissance...].

Néanmoins une décantation est en train d’émerger de ce fouillis avec l’Agence Universitaire de la Francophonie qui essaie d’introduire un label de qualité. Ce qui n’a pas empêché que dix-huit « universités viennent d’être créées dans la zone métropolitaine, selon le recteur de l’UniQ [NDR : la plus récente est l’Université innovatrice d’Haïti]. Ainsi l’enseignement supérieur en Haïti n’arrête pas d’étaler et de produire des carences.



Un système en mode « shut down »

Le recteur de Quisqueya a asséné trois autres vérités qui constituent autant de provocations sur la situation de l’enseignement supérieur en Haïti.

La première provocation est le blackout d’information venant du système. Combien de ces établissements d’enseignement supérieur fonctionnent réellement sur le territoire ? Combien d’étudiants sont admis dans toutes ces universités (on parle de 100.000 à 180.000?). Combien de diplômés ces établissements produisent-ils ou ont-ils produit? Par contre, nous savons aujourd’hui que moins de 10% des professeurs Haïtiens dans le système sont détenteurs d’un diplôme de mastère ou de doctorat.

La deuxième provocation est caractérisée, selon J. Lumarque, par le « nou fè sa n pito », autrement dit le fait que tout individu peut transformer du jour au lendemain son école professionnelle ou technique en université, avec à la clé une promesse de qualification sans réelle compétence. Et sans que cela n’émeuve nullement les autorités concernées. Ces soi-disant universités font leur beurre avec ce marché d’étudiants permanent que l’absence de projet national d’université les autorise à exploiter.

L’équivoque du campus est une autre provocation. La grande majorité des universités haïtiennes se complaisent à nommer « campus » la maison d’habitation où elles sont logées. Une fumisterie que dénonce le recteur de l’UniQ. Mais où veut-on aller ? Kisa blan an di nan sa ? se désole le recteur.

Jacky Lumarque a souligné amèrement que tous les projets en Haïti sont à l’initiative des bailleurs de fonds internationaux. Or, l’université, l’enseignement supérieur sont absents dans l’agenda de l’international. Même quand les universités étrangères se déploient à l’international, c’est loin d’être pour développer les capacités locales. Elles offrent des bourses d’études aux étudiants les plus prometteurs du pays sans chercher à inciter ces derniers à mettre leurs connaissances et compétences acquises à l’extérieur au service du pays.

Entre défis et défaites

L’université haïtienne risque de ne pas pouvoir se relever tant les défis sont grands. Jacky Lumarque a cité quatre principaux défis qui sont les suivants :

- la situation alarmante des profs, caractérisée par des bas salaires, un statut en mal de reconnaissance, une mobilité limitée, des avantages sociaux inexistants, et les conditions de travail des étudiants : inexistence de restaurants universitaire qui les pousse vers le « chen janbe », état dégradant des transports en commun (« sèso nan bis »), difficulté de se loger, au mieux dans des taudis au fond de corridors de quartiers, rareté de bibliothèques dédiées, absence de laboratoires.

- le paradoxe du financement dans lequel le bénéficiaire, autrement dit l’étudiant(e) contribue à sa formation. Le secteur de l’enseignement supérieur est sous financé, mal financé.

- le défi de la qualité pour des enseignements d’un faible niveau en sciences, en histoire, en langues.

- l’hypothèse du fait accompli, car il n’y a pas de sursaut de l’Etat à attendre pour renverser le cours des choses. Il ne reste comme alternative qu’un maillage de coopération, d’échanges qui crée un système de facto. De plus, l’Etat n’assume pas la création et le développement des universités publiques en région.

Une lueur d’espoir ?

Néanmoins, il existe une chance pour inverser la situation critique que traverse l’enseignement supérieur en Haïti, croit le recteur de l’UniQ.

Primo, il faut connecter l’université avec le reste du système éducatif, avec lequel elle est en totale rupture, en développant des curriculums et des programmes de formation des maîtres.

Deuxio, il faut diversifier l’enseignement supérieur en développant un niveau médian de formation sur 2 ans, donnant aux étudiants des compétences pour intégrer rapidement le marché du travail, comme aux Etats-Unis ou au Canada.

Tertio, il faudrait en finir avec le mémoire de fin d’études sanctionnant l’obtention de la licence, qui parait incongru et inadapté, au regard de ce qui se fait à l’étranger.

Enfin, l’université devrait développer et encourager la création de nouvelles filières (trop de facs de droit, de gestion, d’administration) afin de libérer les énergies, de multiplier les talents et de varier les ressources et compétences dont le pays a besoin. Sans avoir besoin d’aller les chercher ailleurs.

Un rêve dont nous ne sommes pas prêts de nous réveiller.


Jean-Gérard Anis 
FOKAL, 11 novembre 2013

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