mercredi 30 septembre 2015

Un Youth Forum 2015 à Istanbul, pour créer des espaces…

Le Youth Forum (YF) 2015 organisé du 15 au 17 septembre dernier par le programme Youth Exchange d’Open Society Foundations (OSF), pour la 2e fois consécutive à Istanbul, en Turquie, a été un formidable espace de réseautage, de partage d’expériences et de compétences pratiques et pertinentes, de semences d’idées et de collaborations qui peuvent potentiellement instruire des stratégies de plaidoyer sur les jeunes à l'avenir. (Voir précédent article sur ce sujet dans Nouvel FOKAL du 9 septembre 2015)
Assemblée plénière au Youth Forum
FOKAL, représenté par Jean-Gérard Anis, le coordonnateur de son programme Initiatives Jeunes, accompagné de Katie-Flore Fils-Aimé, la présidente du Groupe ECHO Haiti, association d’étudiants et de jeunes professionnels haïtiens que la fondation soutient depuis 3 ans, ont rejoint une cohorte de 90 participants venant de plus de 50 pays, à ce second YF annuel d’OSF. Des experts côtoient des activistes en droits humains, des jeunes leaders échangent avec des représentants d’ONGs et des responsables de programmes des bureaux d’OSF en Europe, en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud, réfléchissant et travaillant tous à un même idéal : changer la société avec et au bénéfice de la jeunesse.
Création de groupes de travail et échange
L’approche de ce forum a porté cette année sur la méthodologie, plus exactement des manières de faire plutôt que sur un thème de société ouverte, à l’intérieur des pistes thématiques de travail suivantes: justice, santé publique et le militantisme dans les sociétés fermées. Chaque piste thématique a examiné comment les récits de jeunes fonctionnent dans le cadre des thèmes de société ouverte. Les participants étaient répartis dans quatre groupes de travail différents. Chaque participant dispose de nombreuses possibilités à la fois d’apprendre et de partager son propre travail et ses expériences.

Sortir des chemins traditionnels, repenser les stratégies

L’atelier sur la santé publique s’est concentré sur la réduction des méfaits et de la politique de la drogue vue comme un problème de santé publique pertinent et particulièrement opportun pour les jeunes. Avec l'aide de jeunes qui travaillent sur ces questions dans le monde entier, les participants à ce groupe ont exploré les récits dominants dans les médias et la culture populaire, et tenté de développer et d'explorer des contre-récits prometteurs, des actions créatives que les participants peuvent présenter devant la Session extraordinaire de l'Assemblée générale de l'ONU sur les drogues, en avril 2016 (UNGASS).
Restitution de travail du groupe Santé publique
L’atelier « hackathon » réunit conteurs, développeurs informaticiens, concepteurs de projet pour expérimenter ou créer, avec les nouvelles technologies, des histoires et des prototypes pour les médias dans les sociétés fermées, à travers des webapps interactives, la géo-localisation sur mobile, ou des jeux interactifs, etc. Parce que l'Internet, les médias sociaux, la technologie mobile et portable sont en train de changer la façon dont nous racontons des histoires, les conteurs, les développeurs ont uni leurs différentes compétences pour expérimenter davantage, dans notre monde en accélération.
Atelier de travail du groupe Hackathon
Le groupe de travail sur la justice s’est préoccupé de ces questions : comment nos compréhensions de la sécurité largement acceptées ont évolué ? Comment sont-elles renforcées par les politiques et les pratiques de la justice ? Qui en bénéficie et qui en est exclu? Les systèmes de justice sont censés fournir et assurer la sécurité de toutes les personnes dans une société d'une manière juste et efficace. 

En réalité, nous savons que ce n’est souvent pas le cas. Le but de cet atelier a été donc d'explorer ces questions, mais avec un accent particulier sur l'utilisation des services de police et d'incarcération, de la race, de la sexualité, et de la citoyenneté, pour définir et contrôler les individus «déviants», au nom de la sécurité publique.

Créer des espaces dans les endroits fermés

Ce groupe de travail de 23 personnes, dans laquelle j’ai été, a exploré ce que cela signifie de travailler sur les questions de justice sociale (créer des espaces) là où il y a des restrictions et des menaces (sociétés fermées) liées à la sécurité politique, juridique, sociale, religieuse ou culturelle. L’objectif a été de trouver dans ce cadre des façons de manœuvrer au sein de ces espaces pour faire  progresser des domaines d'importance et voir si les véhicules choisis ont été utiles pour le faire.
Atelier de travail du groupe "Making spaces in tight places"
Les participants ont commencé par décrire les restrictions qui constituent autant de barrières à la liberté d’expression ou à la liberté tout court. La fondamentalisme religieux au Moyen-Orient (Pakistan, Afghanistan, Iran), la guerre (Irak, Syrie, Lybie), la répression politique (Egypte, Zimbabwe), les discriminations envers les minorités en Europe de l’Est (Hongrie, Roumanie, Turquie, Ouzbékistan, Kirghizstan…), les dérives autocratiques en Afrique subsaharienne (Soudan, Egypte, Burkina Faso, Guinée équatoriale), le poids des traditions (Inde, Afghanistan et les pays du Golfe persique), les tensions politiques et militaires en Europe de l’est (Ukraine, Géorgie, Arménie, Tadjikistan), produisent des enfermements pour les peuples à court d’espaces ouverts.

La société civile (ONGs, Collectif de citoyens, associations) dans des sociétés fermées a toujours tenté de se créer des espaces pour exprimer leur refus du statu quo ou de provoquer des changements dans leurs sociétés. Elle défie les espaces fermés soit par l'ouverture de nouveaux dans les espaces hors ligne, soit par l’innovation tactique (l'humour par exemple), soit par la résistance culturelle, soit par l'apprentissage des jeunes. La résistance civile fonctionne parce qu’elle exige le «non», tout en construisant le "oui". Elle se base sur la formation et la diversification de tactiques pour la résilience, et ne transige pas avec l’impératif stratégique de la discipline non violente.
Groupe de travail sur le thème des sociétés fermées
Mais souvent, la société civile est en butte à des défis qui limitent et entravent l’efficacité de son action. Une activiste soudanaise intervenant dans l’atelier a fourni les explications suivantes : les leçons ne sont généralement pas tirées et les succès pas souvent célébrés, les processus et les méthodes de flux de travail sont rarement documentées et transmis aux nouveaux membres, les solutions techniques ou technologiques ne sont pas adaptées à des contextes locaux, la mémoire historique n’est pas souvent saisie à cause d’une forte rotation et l’entrée fréquente de nouveaux membres. Son organisation a développé une plateforme bilingue pour l’usage stratégique des nouveaux médias, www.sawtna.net et @sawtna.

Pour une société civile décentralisée

Pour contourner le problème, l’intervenante soudanaise prône la décentralisation de la société civile au-delà de la politique. Autrement dit, devant les limitations excessives sur la société civile, elle promeut l’émergence d'une nouvelle société civile décentralisée.
Intervention d'une activiste soudanaise
Cette société civile décentralisée se fonde sur les caractéristiques suivantes, en prenant l’exemple du Soudan : les mouvements résistants non violents sont dirigés par des jeunes, comme GIRIFNA au Soudan. La société civile est sans bureaux ou sans espaces physiques. Elle occupe de nouveaux espaces d’opération: les universités, les lieux publics, les marchés, les quartiers. Elle fait un large recours à l'Internet et au partage et documente ses histoires. Elle recherche le soutien de la jeunesse de la diaspora.

Ses actions empruntent d’autres formes de contestation dont la méthodologie porte directement sur la modification des récits et des problématiques dominants capables d’un changement plus immédiat. Par exemple, une campagne d'éducation des électeurs dans les rues. Les mouvements de jeunes ont changé le récit dominant en politique en racontant des histoires de souffrance humaine. Leurs campagnes médiatiques et numériques tournent par exemple des détenus politiques sans visage en héros nationaux.
Discussions sur la question de comment créer des espaces ouverts
Il peut s’agir aussi  de satire politique sur les réseaux sociaux avec de courtes vidéos sur You tube (Soudan), des graffitis anti-corruption (Pakistan), du street art, de longues photos panoramiques de manifestations (Tadjikistan), d’une bande dessinée pour dénoncer la dictature (Guinée équatoriale), ou encore des conflits documentés par des journalistes citoyens. Par exemple, un collectif de journalistes citoyens au Soudan donne à des civils touchés par la guerre une voix, car il n’était pas permis à des journalistes étrangers de se rendre aux monts Nouba, zones de conflit.

« Aucune philosophie, aucune analyse, aucune aphorisme, que ce soit toujours si profonde, ne peut se comparer en intensité, et à la richesse de sens d’une histoire bien racontée ». Hannah Arendt

Les jeunes, des agents critiques de changement

Néanmoins, dans les initiatives d’une société civile décentralisée, les processus ne sont habituellement pas pris. A ce stade, la société civile doit s’assurer de la primauté de la participation, c’est-à-dire de l’importance de la quantité et de la qualité de la participation. Et en ce sens, la jeunesse est souvent le moteur de la mobilisation de masse, avec des cas de réussite dans les pays d’Afrique (Soudan, Burkina Faso, Burundi, Ouganda, République centrafricaine), du Proche Orient (Egypte, Tunisie, Koweït), d’Asie Sud-est (Indonésie, Inde, Malaisie, Hong Kong…), en Europe de l’Est (Ukraine, Arménie, Serbie, Tadjikistan).
Atelier de travail sur les alternatives entre entre dominants et colonisés
Les jeunes représentent des agents critiques de changement. Ils sont énergiques et créatifs, constituent des vecteurs pour atteindre les familles, recouvrent les secteurs sociaux et ont du flair pour la technologie. Selon une militante tadjike qui s’exprimait dans le groupe de travail, la créativité est l'une des principales méthodes et mécanismes efficaces pour le développement démocratique de la jeunesse et de la paix partout dans le monde. Par exemple, la société civile de son pays est arrivée à réduire les conflits et l'intolérance ethnique parmi les jeunes dans le district frontalier d’Isfara en Tadjikistan, grâce à l'utilisation de l'art public (graffiti, longues photos panoramiques) et à attirer l'attention du public sur les propositions venant du regard de la jeunesse et assurer la participation des jeunes au processus de prise de décision.
Une jeune présentant les travaux de son groupe
Puis le groupe a conclu avec une exploration de la connectivité et l'identification des intérêts communs via un réseautage des participants avec pour objectifs de partager des idées, des histoires et des expériences ; d’apprendre de nouvelles stratégies et initiatives ; d’identifier des problèmes de pratiques ; enfin de créer un blog. Un guide pour l’utilisation stratégique des nouveaux médias pour un changement social pacifique est en projet.


 Définir des espaces ouverts en Haiti

La technologie et les nouveaux médias constituent aujourd’hui d’impressionnants outils pour créer des espaces et maintenir des espaces ouverts. Les jeunes dans beaucoup de sociétés politiquement ou socialement fermées innovent sous la répression, grâce à la pénétration du mobile et de l’internet, pour imposer leurs histoires, protester, mobiliser la population, et changer in fine la société.
Katie-Flore Fils-Aimé, du Groupe ECHO, au Youth Forum
Les mouvements sociaux conduits par les jeunes dans beaucoup de pays cités dans l’article empruntent ces opportunités ou ces nouveaux espaces que sont les média sociaux et l’artsivisme (l’activisme par l’art) pour entreprendre des actions de mobilisation ou de sensibilisation non violentes, comme pour revendiquer, pour voter, pour soulever, pour protester, pour résister.

C’est un nouveau chantier, pour ne pas dire un nouveau challenge, pour les mouvements de jeunes  en Haiti, qui trop souvent malheureusement engagent des bras de fer (violentes manifestations de rue, blocage des routes avec des barricades enflammées, dégradations ou destructions de biens, incendies de véhicules, menaces d’intimidation), avec les forces auxquelles ils s’opposent, qui aboutissent au mieux à des victoires à la Pyrrhus, au pire à un essoufflement ou un éclatement du mouvement.
Une partie des participants du Youth Forum
Exiger le non, sans construire le oui est la principale faiblesse des campagnes ou des mobilisations de jeunes en Haiti. Des espaces ouverts, diversifiés et novateurs ne sont pas créés pour assurer l’efficacité de leurs actions. Cela vaut autant pour la société civile haïtienne. Elle a trop tendance à s’enfermer, sans le savoir peut-être, dans des modes et stratégies d’intervention rigides et prévisibles qui ne suffisent plus à mobiliser la population ni à infléchir durablement le cours des choses.

Jean-Gérard Anis
Coordonnateur du Programme Initiative Jeunes

FOKAL

Aucun commentaire: