vendredi 4 octobre 2013

Les jeunes et la politique en Haïti : entre désaffection et désenchantement

Le Nouvelliste | Publié le 30 septembre 2013

« Si les politiques ne s'occupent pas de la jeunesse, le vent du changement, en contexte démocratique, conduira la jeunesse à s'occuper des politiques afin que les engagement aient un sens.»
Les dernières décennies du XXe siècle se sont caractérisées par la méfiance du citoyen haïtien, les jeunes en particulier, à l'égard de la politique, la grande majorité des élites et un grand nombre de citoyens conséquents ont délaissé le terrain politique, laissant la voie libre à tous les dangers. Les chercheurs en sciences politiques ont cherché depuis de longues années à comprendre les origines de ce malaise dans la démocratie et de cette désaffection de la chose publique.

La problématique du désenchantent démocratique n'est pas nouvelle dans le débat politique haïtien et beaucoup de penseurs politiques y ont fait référence depuis plusieurs années. Le désenchantement signifie l'affaiblissement de la conviction des citoyens dans la démocratie et le détournement de ses manifestations. L'histoire des sociétés démocratiques contient plusieurs exemples de moments historiques qui ont été marqués par ce manque d'intérêt du citoyen pour la chose publique et un certain malaise dans la démocratie.


Cette désaffection par rapport au politique s'exprime par différents moyens et à différents niveaux. On peut trouver des formes de désaffection passive à travers notamment l'abstention lors des élections ou le rejet des partis politiques ou de l'action syndicale. Mais elle peut aussi prendre des formes plus actives avec notamment les manifestations, les occupations ou les sit-in comme c'est le cas aujourd'hui dans les pays développés avec les mouvements des indignés dans leurs luttes contre les programmes d'austérité.

Selon une étude faite en juillet 2010 par les auteurs Lunde et Luzincourt, les Haïtiens conçoivent la politique de manière fondamentalement différente à la conception occidentale. Bien qu'issus de différents milieux socio-économiques et sociopolitiques, tous les participants partageaient une vision négative de la «politique». La politique nationale est considérée par les jeunes comme un jeu à résultat nul, le but étant de contrôler les ressources de l'État. Selon eux, les politiciens sont des « grands mangeurs » qui s'attaquent aux ressources publiques à des fins personnelles, en essayant de « manger » autant qu'ils le peuvent pendant qu'ils sont en position de force. Aux yeux des jeunes, la politique est une activité sale associée à la corruption et au vol, et non un moyen pour les citoyens ordinaires de participer à la prise de décision. «Les politiciens sont vus comme des criminels.» «Ce sont des voleurs.» «Ils remplissent tout simplement leurs poches.» Il est clair que, indépendamment de leur origine socioéconomique, les jeunes participants percevaient la politique en Haïti comme fondamentalement immorale, dû au comportement passé et présent de nos acteurs politiques.

La classe politique vieille de plus d'un demi-siècle souffre d'une mauvaise image, d'un déficit de crédibilité, manque d'idéologie définie, absence d'éthique des aînés, trahison, transhumance, absence d'un plan ou programme de développement clair et détaillé, etc.... tels sont entre autres aux les facteurs considérés comme un obstacle à la promotion des jeunes dans la vie politique haïtienne.

« En France, on dit qu'il n'y a pas assez de jeunes en politique, mais on dit aussi que la France est un pays assez vieux. Ce n'est pas le cas d'Haïti qui est très jeune alors que la plupart des dirigeants des partis sont âgés. » En Haïti, on a du mal à assurer la relève dans plus d'un parti politique. On évoque souvent le manque d'expérience des jeunes dans la direction des partis. Nous devrions aussi demander qu'est-ce que nos hommes politiques ont fait pour impliquer les jeunes dans cette dynamique ? Depuis bien longtemps, les jeunes ne font plus confiance à leurs élus et tournent le dos à la politique. «Tous, les mêmes, ils ne cherchent que leurs propres intérêts», est un des leitmotive dans la bouche des jeunes pour expliquer leur désaffection. Quelle en est la cause? Pourquoi les jeunes ne sont pas intéressés par la politique ? Questions récurrentes aux réponses multiples et diffuses. Plusieurs facteurs sont à l'origine de ce phénomène. Ils considèrent que la politique tourne trop souvent à la polémique, qu'elle ne fait pas le lien avec le quotidien des gens.

Peu de jeunes se reconnaissent dans l'une des formations qui composent la scène politique. Ils préfèrent adhérer à une ONG plutôt qu'à un parti politique. Les mouvements socioculturels de jeunes fleurissent comme des champignons en Haïti. C'est dire que les jeunes se retrouvent plus dans le travail associatif que dans le politique. Le discrédit jeté sur certains partis politiques après l'expérience de l'alternance ajouté à une classe politique vieillissante qui refuse le renouvellement générationnel et qui rejette tout apport de sang neuf en sont des illustrations probantes.

Plus d'un se demande pourquoi les jeunes Haïtiens boudent la politique.

En fait, ce n'est pas les jeunes qui boudent la politique. C'est la politique qui boude les jeunes. Est-ce qu'il y a vraiment une véritable politique chez les partis d'aller vers les jeunes. ? Il est à noter que les partis politiques sont organisés pour cibler les hommes et les personnes âgées. Elles ne sont pas des structures adaptées ni aux jeunes ni aux femmes. Et donc, c'est la politique qui boude les jeunes et les femmes dans ce pays. La dépolitisation des jeunes est un constat qui dure depuis plus d'une décennie. L'idée que les jeunes seraient éloignés de la politique et ne feraient preuve que de peu intérêt à son égard est assez largement répandu. Pourtant, si l'on peut constater chez eux une crise du crédit accordé à nos instances représentatives et à la classe politique, les jeunes ne se distinguent pas du reste de la population.

En réalité, les jeunes ne se désintéressent pas de la politique, ils s'y intéressent autrement. La jeunesse d'aujourd'hui ne vit plus les mêmes expériences que les générations précédentes : la société, les repères idéologiques et les grandes problématiques ont changé. Par conséquent, le rapport à la politique n'est plus le même, il s'exprime autour d'attentes nouvelles, dans la recherche de nouvelles formes et par des modes d'action renouvelés, qui continuent de témoigner cependant d'un attachement profond aux valeurs républicaines et démocratiques.

Désenchantement, déception, désillusion sont autant d'expressions que la jeunesse haïtienne utilise pour définir son désintérêt du politique. Comment expliquer cette désaffection du politique ? La jeunesse haïtienne figure-t-elle dans les priorités des partis politiques? Le malaise social, caractérisé par le chômage notamment des diplômés, le poids des attentes et le choc des déceptions ne conduisent-ils pas à une crise de confiance dans les discours politico-politiciens? Comment faire naître l'implication et l'engagement des jeunes dans la vie politique? Autant de questions dont la jeunesse haïtienne souhaiterait avoir des réponses de la part de nos leaders politiques. « Donner la chance aux jeunes Haïtiens pour favoriser l'émergence d'élites qualifiées à même d'apporter du sang neuf à la vie politique. »

Valcer Charles, Président provisoire Collectif Agir pour Haïti (COLLECTIF)

Références Bibliographiques :

- Les jeunes et la politique : un rapport à réinventer. Bastien Engelbach.
- Politique politicienne: une perception de la jeunesse haïtienne. Henriette Lunde et Ketty Luzincourt .

- 17e Sommet de l'Union Africaine. Discours d'Andy Roland NZIENGUI NZIENGUI, vice-président de l'Union panafricaine de la jeunesse (UPJ).

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