mercredi 1 octobre 2014

Débattre en créole, un nouveau pari pour les clubs de débats


Lors de la rencontre annuelle des animateurs du Programme Initiative Jeunes, le samedi 27 septembre dernier, FOKAL a proposé à ces derniers d’expérimenter le débat en créole dans son réseau de clubs. C’est un projet qui cristallisait déjà une forte attente, pour ne pas dire une grande impatience, chez les jeunes débatteurs du Programme Initiative Jeunes, mais qui a engendré pas mal de remous parmi les responsables des clubs. 
Intervention de Elizabeth Pierre-Louis, directrice des Programmes à FOKAL
Le projet de débat en créole a suscité énormément de réactions des 24 animateurs présents à la rencontre, représentant les 14 clubs de débat du réseau de la fondation. Car l’enjeu est de taille. Un brainstorming inattendu s’est emballé entre ceux qui soutiennent absolument l’idée et ceux qui y montrent des réticences.

Démocratisation du débat et égalité entre débatteurs

Les farouches défenseurs de cette idée ont commencé par déminer la controverse en écartant toute idée d’un combat de langue. Ils ont soutenu que faire débattre les jeunes en créole engendrerait une démocratisation du débat. Le débat serait plus populaire et attirerait davantage de jeunes amateurs. Non seulement, il décomplexerait le créole face au français dans le débat, mais encore cela mettrait fin à une injustice envers le créole dans le programme de débat.

Intervention de Edwin Berly Pierre-Louis, animateur du club du Cap
Un autre avantage du créole est qu’il ferait fonction de désinhibiteur pour les timides qui auraient peur de prendre la parole en français. Des animateurs ont affirmé que des jeunes de leur club montrent un talent certain à discuter en créole. Mais quand on les choisit pour intégrer une équipe de débatteurs pour défendre les couleurs du club dans un tournoi, ils se rebiffent.

Intervention  de Richardson Cadet, animateur du club de Jacmel
Ils se sont insurgés également contre le (mauvais) procès d’un nivellement par le bas des débatteurs, en expliquant que la traduction nécessaire et obligatoire des supports documentaires, du français au créole, par les débatteurs lors des débats ne rendra pas la chose aisée pour eux.

En dernier lieu, débattre en créole offrira un choix plus ouvert dans la sélection des débatteurs pour participer à un tournoi. Des débatteurs moins talentueux mais s’exprimant bien en français sont plus souvent choisis à la place de camarades maitrisant pourtant moins bien le français. Cela promouvrait ainsi des critères plus égalitaires lors de la constitution des équipes du club.

Paresse intellectuelle et stigmatisation de débatteurs

Les animateurs réticents à l’idée ont soulevé un écart dans l’accomplissement des objectifs de FOKAL à travers son programme de débat. Selon l’un d’entre eux, si FOKAL vise l’excellence des jeunes, elle doit encourager la maîtrise de langues autres que le créole dans le débat. Cette initiative risquerait selon eux de ruiner l’effort d’appropriation et de maîtrise du français chez les débatteurs, et pourrait conduire certain(e)s à une forme de paresse intellectuelle consistant à vouloir débattre seulement en créole, se délestant peu à peu du besoin d’avoir des débats en français.

Intervention de Pierre Sony Daudier, animateur du club de Camp-Perrin
Ils ont aussi pointé l’important déficit de ressources documentaires en créole, de nature ou de qualité scientifique, que les débatteurs doivent utiliser comme supports ou pour construire un argument. À cela, ils ont ajouté le manque évident de mots précis et techniques en créole pour désigner justement les choses, à la différence du français qui dispose d’une pléthore. Ils ont pris en exemple le mot passe-partout du créole bagay que les haïtiens ont la fâcheuse manie d’utiliser pour désigner toute sorte de choses et d’idées, alors que l’argumentation aime la précision.

Trop de risques liés à l’utilisation de la langue créole affaibliront l’expérience, selon eux. Ils ont anticipé le risque de diglossie, c’est-à-dire une utilisation hiérarchisée des deux langues dont l'une est socialement dévalorisée par rapport à l'autre. Ils pensent aussi qu’il y a un risque de problème de registre de langue en créole, se manifestant soit par des malentendus entre les débatteurs à cause des différences entre le créole parlé dans le nord et celui dans le reste du pays, soit par de l’incompréhension entre juges et débatteurs si ces derniers utilisent un créole argotique propre aux jeunes.
Intervention de Miranda Pierre-Louis, animatrice du club de Martissant
Ils ont enfin perçu un danger de dévalorisation et de stigmatisation des débatteurs voulant s’exprimer uniquement en créole, par leurs camarades, une manière honteuse de discriminer les gens par leur capacité à parler français, et qui aurait pour conséquence une démobilisation, ou pire un retrait des jeunes des activités du club.

Une expérimentation, mais avec des garde-fous

Néanmoins, un consensus s’est dégagé entre les 2 parties. Même si tous les animateurs sont d’accord pour expérimenter le débat en créole dans leurs clubs respectifs, ils ont demandé à ce que FOKAL fixe les principes du débat en créole et valide ces préalables.

Premièrement, ils préfèrent l’alternance français/créole dans les compétitions de débat. Un nombre de matches serait joué en créole, une autre série en français, de manière alternée dans un même tournoi. Il n’y aurait pas de tirage au sort pour le choix de langue avant un match. Tout serait déterminé à l’avance. Pas de mélange de créole et français à l’intérieur d’un même match de débat.
Intervention de Jonathan Vilmeus, animateur du club de Gros Morne
Deuxièmement, il faudrait que les notions-clés, le langage technique du débat, particulièrement du format Karl Popper utilisé dans le programme, ou bien par exemple, le glossaire à la fin du guide du débat édité par FOKAL, soient traduites en créole. La fondation se chargerait de ce travail.

Troisièmement, FOKAL organise un match officiel débat en créole, avec des jeunes débatteurs, en présence de tous les animateurs, pour tirer après les enseignements nécessaires avant l’officialisation et la généralisation de ce modèle.

« Ce qui est le plus important dans le débat, c’est la construction de la réflexion et de l’argumentation », conclut Elizabeth Pierre-Louis, la directrice des programmes de FOKAL, qui animait la séance. Et un débatteur du programme doit être capable de le faire dans n’importe quelle langue qu’il est appelé à utiliser pour s’exprimer, que ce soit le créole, ou le français.

Le créole et le français, les 2 langues officielles du pays, n’ont pas fini d’en découdre. Ala bagay mesye dam !

Jean-Gérard ANIS
Coordonnateur du Programme Initiative Jeunes
FOKAL

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