lundi 6 avril 2015

Le club de débat de Christ-Roi a récidivé…

Le club de Christ-Roi, sous le leadership du très dynamique animateur Alfred Désir, réalise depuis 3 ans plusieurs initiatives intéressantes au bénéfice de ses jeunes, par exemple une causerie avec la sociologue et féministe Danièle Magloire, sur la discrimination sexuelle en Haïti, en janvier dernier. Le club vient d’effectuer, samedi 21 mars 2015, son 2e tournoi consécutif de débat à l’école congréganiste des Filles de Marie, à la 1ère ruelle Nazon (Lalue).

Le club de Christ-Roi avec celui de Darbonne et de Jérémie – il est bon de le faire savoir – sont les seuls à remplir chaque année tous les objectifs du programme en termes d’activités de débat. De beaux exemples à suivre par les autres du réseau... Ils effectuent sérieusement des recrutements d’adhérents, des formations au débat en continu et organisent annuellement un tournoi de débat dans leur zone d’implantation avec une régularité de métronome.

Douze juges (2 animateurs d’autres clubs de la capitale ainsi que 9 nouveaux juges fraîchement formés par le coordonnateur du PIJ, lui-même présent) ont répondu à l’appel d’Alfred, l’organiseur du tournoi, pour faire partie de l’équipe du jury. Dix-neuf matches au total ont été joués : 16 duels au tour éliminatoire effectués en 4 rounds de 4 matches chacun, une demi-finale entre les 4 meilleures équipes du premier tour et une finale.

Action positive en politique  en faveur des femmes: le débat

Vingt-quatre débatteurs (16 filles et 8 garçons) répartis dans 8 équipes ont débattu de deux sujets : un sujet préparé dont l’énoncé est : « Imposer aux partis politiques un quota de femmes candidates aux élections nuit au processus démocratique » et un sujet-surprise: « Encourager l’action positive en faveur des femmes pour les postes à responsabilité dans l’administration publique est justifié ». Tous les débatteurs du tournoi sont des nouveaux membres du club.

Les équipes ont eu fort à faire pour convaincre de la justification de cette mesure-phare des pouvoirs publics haïtiens, ou bien de son opportunisme, selon qu’elles soutiennent ou rejettent la résolution. Voici un condensé de l’argumentation des équipes débattant de la première résolution. Le réquisitoire de l’équipe affirmative qui soutient la résolution se concentre autour de 2 arguments.

Le quota, une violation de l’égalité citoyenne ?!!

Premièrement, l’équipe affirmative croit qu’imposer un quota de femmes candidates aux élections nuit au processus démocratique parce que « les femmes haïtiennes ont obtenu la plénitude de leurs droits, elles n’ont donc pas besoin de quota pour se porter candidates ». Leur explication est la suivante : En effet, les femmes ont obtenu en même temps une égalité en matière électorale à double volet : le pouvoir d’être électrices et éligibles. La Constitution du 22 décembre 1957 édictera à l’article 9 : ‘Tous les Haïtiens âgés de 21 ans accomplis, de l’un et l’autre sexe, exercent leurs droits civils et politiques s’ils réunissent les conditions déterminées par la Constitution et par la loi’.

A cet égard, la candidate à la présidence Mirlande Manigat, dans son ouvrage Etre femme en Haïti, hier et aujourd’hui. Le regard des constitutions, des lois et de la société, a affirmé : ‘Se porter candidat est un droit citoyen et nul homme ou femme n’a besoin de bénéficier de quota pour soumettre sa candidature. Quelque souhaitable que soit l’usage de ce relais, elle porte atteinte au principe même d’égalité citoyenne ; et violer ce dernier même au profit des femmes n’est guère acceptable’.

Une action positive mal formulée au regard du droit constitutionnel ne sert pas la cause des femmes. Par conséquent, les femmes n’ont pas besoin de quota pour se porter candidates puisque la Constitution leur a déjà accordé ce droit. »

Le quota n’est pas la panacée

Deuxièmement, l’équipe affirmative a affirmé que « le quota est une fausse solution au problème posé. Selon elles, (…) il ne suffit pas de conquérir l’égalité politique, encore faut-il vouloir et pouvoir exercer cette prérogative. Si depuis le 22 décembre 1957, les femmes ont obtenu la plénitude de leurs droits civils et politiques, et qu’en dépit de ça elles ne sont pas nombreuses à se porter candidates, c’est qu’à la base, il y a un problème. Et ce n’est surement pas le quota qui a un caractère plus symbolique qu’incitatif qui va le résoudre.

Ils ont repris les propos de Myrta Gilbert, expliquant dans son ouvrage, Luttes des femmes et luttes sociales en Haïti, que « … la femme  a intériorisé maints préjugés qui lui sont défavorables et c’est elle qui, paradoxalement, les retransmet à la société en éduquant ses fils au rôle de commandement et ses filles à la soumission ». Selon elle, « il y a premièrement les facteurs idéologiques et culturels sur le rôle de la femme, sur ce qu’elle peut ou ne peut pas faire, … véhiculées au sein de la société par la famille, l’église, l’école, les médias, qui influent sur la participation des femmes à la politique, et réduisent leur confiance dans la possibilité de pouvoir occuper des postes de décision. »

Toujours d’après Myrta Gilbert, « deuxièmement, il y a les facteurs économiques exprimés par leur forte précarité, qui laissent peu de place à une participation consciente des femmes dans un processus politique qui devrait favoriser l’émergence d’authentiques dirigeantes' ; troisièmement, les facteurs sociaux dont leur moindre accès à l’éducation notamment au niveau professionnel et supérieur, et la lourdeur des charges domestiques (garde des enfants, quête de l’eau, cuisine et lessive), en absence d’un minimum de confort, leur laisse peu de temps aux activités politiques. »

Par conséquent pour l’équipe affirmative, il est clair que le quota ne saurait résoudre un problème aussi profond que compliqué, qui a ses tentacules jusque dans la socialisation des enfants. « C’est parce que les comportements sociaux se reproduisent que les changements s’opèrent difficilement », conclut-elle.

Le quota pour faire tomber les résistances

L’équipe négative, par contre a prononcé un plaidoyer énergique contre la résolution en démontrant qu’ « imposer un quota de femmes candidates aux partis politiques aide à contourner les résistances des dirigeants politiques à leur faire une place en politique ». L’hégémonie des hommes sur la scène politique, selon elle, n’aide en rien l’avancement des femmes. Ainsi, le quota libérera les femmes qui voudront être candidates, des contraintes séculaires de la société.

L’équipe a proposé un deuxième argument qui assure que « le quota est un outil légal qui favorise les changements d’attitudes en faveur des femmes candidates, conformes à la politique du genre ». C’est pour eux un mécanisme efficace pour les organisations politiques de recruter des femmes et pour assurer  durablement leur présence dans la sphère politique, trop longtemps l’apanage des hommes, à l’exemple de la France, de l’Inde, du Népal, du Bangladesh, de la Namibie…

Ce dispositif permettra donc un bond qualitatif d’une représentation substantielle et élargie des femmes dans les listes des candidatures aux élections, dans les assemblées, le gouvernement, renforçant par là même la démocratie. L’équipe cite Christine Lagarde, directrice générale du FMI et ancienne ministre de l’économie de la France, qui a eu à affirmer que grâce à ce mécanisme du quota, « on passe de l’égalité de forme à l’égalité de fond ».

Des débatteuses hégémoniques

L’équipe TMJ composée de 2 filles et 1 garçon, championne de la compétition a eu la performance rare de gagner tous ses 6 matches disputés. Christelle Jolicœur, membre de l’équipe, a remporté le titre de Meilleure débatteuse, suivi de Bronson Théodore et Clarisse Altidor, nos 2 protagonistes de l’interview effectuée à FOKAL en mars dernier.

Une fois encore, avec ce tournoi organisé par le club de Christ-Roi, les débatteuses ont prouvé, de manière évidente, leur emprise sur le club, et d’année en année, sur le programme de débat de FOKAL. Leur enthousiasme à débattre, leur fougue dans les confrontations, leur ambition affichée dans les tournois font d’elles de véritables machines à gagner.

Les filles sont plus nombreuses dans la composition des équipes jouant les finales, ou des équipes tout court ; deux filles se hissent toujours au top des 3 meilleurs débatteurs, toutes compétitions de débat confondues. Cela augure t-il une hégémonie des filles dans les joutes intellectuelles que FOKAL organise régulièrement ? En tout cas, on aimerait voir cette tendance s’exprimer également dans d’autres sphères où les hommes et les femmes sont en compétition.

Jean-Gérard Anis
Coordonnateur des Programmes Initiative Jeunes
FOKAL – OSF


N.B. : Veuillez consulter le score des équipes et le classement des débatteurs du tournoi dans l’article précédent.

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