mercredi 1 juillet 2015

La violence faite aux enfants: l’agenda de la lutte en Haïti

Le centre Pétion Bolivar, dirigé par le cinéaste haïtien Arnold Antonin, a organisé à l’hôtel Le Plaza, à Port-au-Prince, jeudi 28 mai 2015, son traditionnel Forum libre du Jeudi, avec une conférence-débat, ayant pour thème, « l’agenda de la lutte contre la violence faite aux enfants en Haïti ». FOKAL, représenté par le responsable de son Programme Initiative Jeunes, s’intéresse beaucoup cette question de la protection de l’enfant, au point d’avoir collaboré pendant 3 ans avec une coalition de 15 organisations haïtiennes de droits humains, sous la conduite de l’Office de Protection du Citoyen, pour rédiger ensemble le rapport alternatif sur la Convention relative aux droits de l’enfant.

[Ce rapport publié en mai 2015, qui contrebalance les 1er et 2e rapports périodiques de l’Etat haïtien, constitue le regard de la Coalition sur la situation des droits de l’enfant en Haïti et leur évaluation de la mise en œuvre de la Convention dans le pays. Il fait une analyse des avancées et des défis en matière de promotion et de protection des droits de l’enfant, tout en ayant à l’esprit les données du rapport pays. Des recommandations sont formulées vis-à-vis de l’État sur tous les points traités. Les soumissionnaires espèrent que ce rapport contribuera à une meilleure appréciation de la mise en œuvre des recommandations du Comité des droits de l’enfant à l’endroit d’Haïti, lors de l’examen du rapport initial en 2003.]
 
Les panélistes et une partie de l'auditoire à l’hôtel Le Plaza
Le sujet de la conférence a réuni un panel de 5 personnalités haïtiennes qui, tour à tour, sont intervenus sur un aspect de cette épineuse question. Bruce Saintil, représentant de l’Unicef, s’est intéressé l’aspect sociologique et éducationnel de la violence scolaire ; le directeur adjoint de l’IBESR, Diem Pierre, le volet institutionnel ; la psychologue Nora Salnave, le versant psychologique ; la militante de la lutte pour les droits de l’enfant, la psychologue Roseline Benjamin, au coté de l’impact familial, Roudy Edmé, enseignant et éditorialiste, le volet relationnel enfant/adulte.

Un public d’une quarantaine de personnes représentant pour la plupart des organisations ou associations travaillant à la protection et aux droits des enfants en Haïti, a assisté à la conférence.

La violence scolaire, un prolongement de la violence domestique

Bruce Saintil a considéré, d’une manière générale, la violence comme « toute forme d’agression verbale, physique, psychologique, émotionnelle, sexuelle exercée sur une personne vulnérable ». La violence peut être active ou passive, porte atteinte aux droits et au respect des personnes, et peut s’exercer sur les biens, les personnes et les institutions. Puis, il s’est attaché aux causes de la violence à l’école, à son impact sur les victimes, et aux stratégies de lutte de l’Unicef contre la violence scolaire.

Selon Saintil, citant le sociologue français, Pierre Bourdieu (La reproduction), ou Alain Douillon (Quinze questions de société) à l’école la violence est symbolique ; elle est soit descendante, c’est-à-dire dans une relation maître/enfant, soit horizontale, autrement dit dans un rapport père/enfant.
De g. à d, Arnold Antonin, Bruce Saintil, Diem Pierre, Nora Salnave, Roudy Edmé
Les causes de cette violence scolaire sont nombreuses. Selon lui, elle serait issue de la reproduction de schémas et de modèles mentaux acquis à la maison, de l’absence de contenus liés à la prévention de la violence contre les enfants, de la faible capacité des acteurs dans la résolution de conflits, des problèmes académiques, de la tolérance de la violence en milieu scolaire, de l’absence de mécanismes de dénonciation des cas d’abus, à l’absence d’informations sur les sanctions appliquées contre les agresseurs, de la révolte contre l’institution scolaire quand il n’y a pas de support à l’apprentissage.

L’impact de la violence en milieu scolaire sur l’enfant est tout aussi multiple : risque de délinquance en fuyant l’école, passage d’école en école, simulation de maladies, abandon ou décrochage scolaire, perte de confiance et d’estime de soi, futur bourreau dans la société, remords des agresseurs.

Pour une société plus solidaire, pour une école aimée des élèves

Bruce Saintil a expliqué à l’assistance la stratégie de l’Unicef pour lutter contre ce problème en collaboration avec les autorités haïtiennes, allant des mécanismes de prévention de la violence (établissement de codes de conduite pour les acteurs et de sanctions), de détection des signes de la violence (viols, abus sexuels), de dénonciation, de protection, au renforcement du climat scolaire sans violence et à l’intégration de curricula et des couleurs de genre et aux mécanismes.
Bruce Saintil, représentant de l'Unicef, intervenant à la conférence
Toujours selon Saintil, l’Unicef a déjà mené en Haïti des actions contre la violence à l’école haïtienne : campagne contre la violence sur les enfants des 2 sexes ; des projets avec 3 composantes : élaboration de codes de conduite pour les acteurs de la communauté éducative, développement de modules de formation sur la discipline pour les enseignants, sensibilisation des acteurs sociaux (parents, public) à cette problématique. L’Unicef continuerait à travailler à l’amélioration de la qualité des réseaux, de la coopération, des rapports entre les acteurs du système éducatif.

Changer notre manière de vivre avec nos enfants

Diem Pierre de l’IBESR a informé l’auditoire que l’Etat a creusé la question et en a sorti 3 conclusions : la violence est liée à notre façon  de gérer l’enfant, à la vie en famille ; la symbolique de la violence tient à des manquements de l’Etat à l’égard de l’enfant (il ne fournit pas des actes de naissance à des enfants, ce qui dès lors rend impossible de tracer leur filiation, et qui les expose aux maltraitances, aux abus, à des problèmes divers), et au défi de la prise en charge.

Selon le représentant de l’IBESR, l’Etat s’est engagé sur un plan en 3 points, pour faire face à cette situation de violence exercée sur l’enfant : les dispositifs légaux, les plaidoyers et les services.

En premier lieu, voulant se mettre en diapason avec  la Convention relative aux droits de l’enfant qu’il a ratifié, l’Etat haïtien a déjà commencé à mettre en place tout un arsenal législatif pour combattre la violence faite aux enfants. Il a promulgué une loi en 2001 interdisant les châtiments corporels et toute forme de violence (mais sans les modalités d’application), a élaboré un Code de l’enfant, non encore promulgué, mais qui fournit les provisions pour mener des opérations contre la violence faite aux enfants, une loi en 2011 sur l’adoption et une autre sur la traite des personnes incluant spécifiquement la traite d’enfants.

La réflexion de l’Etat sur la situation a conduit à un plaidoyer aboutissant à la loi sur la paternité responsable. Malheureusement, Cette loi qui ambitionne de protéger l’enfant contre le problème de l’abandon parental,  est considérée par certains secteurs de la société comme une loi anti-famille.

Enfin, l’Etat haïtien a identifié des institutions protégeant l’enfant afin d’élargir ses services sur tout le territoire. Parallèlement, il met en place de nouveaux services pour travailler sur les changements de comportements. Mais pour être efficace, tout cet effort exige, d’après Diem Pierre, qu’on redéfinisse du même coup la politique inadaptée de santé et d’éducation de l’Etat haïtien, qu’on repense le développement du pays.

La violence crée des trauma qui modifient notre rapport au monde

La psychologue pour enfants et experte haïtienne en traumatologie, Nora Salnave a asséné dès l’entrée de son intervention que « les trauma qui font le plus de dégâts sont ceux de l’homme sur l’homme », donc la violence. Le trauma, [NDR : un choc émotionnel pouvant entrainer un désordre psychique et modifier le comportement d’un individu], a un impact cognitif en agissant défavorablement sur la taille du cerveau, sur l’apprentissage, et le comportement (agressivité, refoulement) et cause une perturbation hormonale.

« La violence vient de nos peurs, de la colère, de nos manques, de nos frustrations, a-t-elle poursuivi. Elle crée des ‘lunettes’ qui vont biaiser notre rapport aux autres, nous empêcher de trouver des réponses intelligentes aux problèmes de la vie. »

La solution à la violence serait, selon Nora, de prendre conscience des conséquences dévastatrices de la violence sur la société, sur l’enfant, et de nous rendre compte de nos responsabilités à son égard, de changer nos constructions familiales et scolaires. En ce sens, les médias auraient un important rôle à jouer.

La violence exercée sur les enfants, défense et illustration

L’éducateur Roudy Edmé a plutôt contribué à illustrer les propos de ses collègues du panel. Son intervention s’est muée en une sorte d’inventaire intéressant, mais non exhaustif, des multiples actes de violence symbolique que les comportements ou les propos irresponsables des adultes convertissent dans diverses situations courantes que ce soit à la maison, dans la rue, et à l’école.

Au final, un petit documentaire élaboré par la psychologue haïtienne Roseline Benjamin, et réalisé par le cinéaste haïtien Arnold Antonin, a servi de synthèse aux interventions des panélistes dans la mesure où il a établi une conjonction des aspects sociaux, éducatifs, psychologiques du problème, avec interviews des panélistes, de parents, et illustrations de divers cas à problème dans diverses situations.

Ce documentaire d’une trentaine de minutes, titré « Simen lanmou rekolte lapè », produit en 2014 par la fondation IDEO a été élaboré dans le cadre de sa campagne pour arrêter la violence verbale, physique et psychologique exercée sur les enfants. Il est disponible gratuitement à la fondation IDEO.

Jean-Gérard Anis
Coordonnateur du Programme Initiative Jeunes

FOKAL - Juin 2015

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