vendredi 7 octobre 2016

Ci-git, Camp-Perrin

Chronique d’une tragédie annoncée

Le mot aurait pu s’appliquer à l’ensemble des communes du sud frappées par le cyclone Mathieu, aux dires de gens qui arrivent à Camp-Perrin après maintes difficultés dues notamment aux arbres arrachés qui jonchent les routes.

 Pianissimo, pianissimo, pianissimo…   
 Pourtant, tout a commencé de façon tellement calme, ou disons-mieux, malgré les nouvelles faisant état des dégâts causés à la Jamaïque, à la Martinique par Mathieu, jusque fort tard dans l’après-midi du Lundi 3 Octobre, aucune menace n’était encore visible dans notre ciel. Vers les 5 heures P.M, Jean-Gérard Anis, responsable du Programme Initiative Jeunes de FOKAL m’appelé pour s’enquérir de l’évolution de la situation tout en m’informant que la Jamaïque est déjà fortement touchée, et que prudence est recommandée. Je l’ai rassuré, car, à part qu’il pleuvinait et ce, depuis la matinée, rien de grave n’était à signaler. D’ailleurs, les paysans (j’habite dans une région agricole) se réjouissaient déjà que le cyclone soit  venu sous forme de pluie. Les plus jeunes cependant  ne sont pas contents. Ils rêvaient tant de voir ce que c’est qu’un cyclone dont ils ont seulement entendu  parler par les plus âgés. Patientez mes enfants, vous allez vivre un cyclone, un vrai ;  vous allez vivre l’horreur, vous allez vivre l’enfer…

Piano, piano, piano
      Une heure environ après l’appel d’Anis, j’observais attentivement le paysage. Je regardais en particulier les cocotiers dont les plus hauts secouaient la tête de gauche à droite et de droite à gauche. Cela me parait inquiétant. J’adresse un SMS à Anis : « Timidement, les premières rafales nous parviennent. » Il était 5h43 P.M.

 Mais des cyclones, j’en ai vu : Allen, Gordon, Eric etc… et je pense que celui-ci n’en est qu’un de plus, avec son lot de misères certes, mais tout de même supportable. Camp-Perrin est allé s’endormir avec l’espoir que le Soleil se lèverait le lendemain, timidement certes, mais après tout, les bonnes pluies n’allaient-elles par remplir les sources, gonfler nos rivières et nos canaux d’irrigation et augurer de bonnes récoltes ?

Et les inquiétudes commencent…
         Mais les rafales se sont intensifiées. Vers les dix heures du soir, elles commençaient à être inquiétantes. Passé minuit, la situation a persisté. Mais je ne sais pas quel espoir nous fit croire qu’avec le lever du soleil elle s’améliorerait.  Et les heures ont passé. On appelle ça et là des amis s’informer de leur situation et pour leur dire de bien s’abriter.

 La tragédie est à nos portes…
 Tout a commencé à se dégénérer réellement mardi  entre 4 et 9h du matin. Les bruits les plus surréalistes étaient entendus. Tantôt, on croyait qu’il arrivait un gros camion, tantôt on entendait ou plutôt, on croyait entendre des sifflements ou des grondements. Ma femme semblait même s’en amuser un peu. Elle et moi observions à travers les fenêtres de ma bibliothèque le noir qu’illuminaient à chaque instant les éclairs et commentions avec désolation le sort de ceux qui abritaient les taudis dans les bidonvilles des Cayes et des montagnes avoisinantes, quand nous entendîmes deux détonations. J’ai rien vu. Mais ma femme m’assure qu’il a vu deux feuilles de tôles frapper le câble haute- tension de l’EDH. La situation est passée à « un autre niveau. » Je texte encore une fois à Anis : « Jamais on n’a enregistré une telle catastrophe. »

Rescapés de  l’enfer…
       «  Entendre et voir, c’est deux », dit le vieux proverbe créole : « Tande ak wè se de. » A quatre heures, on ne pouvait plus dormir ; les enfants  réveillés et pris de panique, pleuraient. Quelqu’un frappe à la porte et criait. Avec beaucoup de difficultés, car l’eau entrée à travers les fenêtres démontées et les persiennes rendaient le sol glissant ; on est allé ouvrir la porte, ma femme et moi. On luttait avec la porte qu’une force extraordinaire, attirait et repoussait tout à la fois. « Entrez vite », nous dimes, sans savoir qui c’était. C’était un jeune de 17 ans qui, paniqué, est parvenu à courir un kilomètre sous les tôles qui volaient comme des feuilles et des arbres qui tombaient comme de vulgaires châteaux de cartes, sans  parler de la constante menace d’être charrié et jeté dans la falaise creusée par la Ravine du Sud et qui borde la route.  «  Je ne vois pas la vie pour les miens, ils sont sans doute morts à l’heure actuelle. Oh ma pauvre maman ! Pourquoi n’avez-vous pas voulu me suivre ? » Tant bien que mal nous l’avons consolé, l’assurant que Dieu finirait par leur accorder la vie et que point n’était besoin de se tracasser alors que lui, il était sauvé.  Dehors, l’Apocalypse continue.

On frappe à la porte à nouveau. Ma femme et moi allons ouvrir. C’est mon frère Benjamin dont la maison est à quelques mètres de la mienne. Les tôles de ma maison commencent à s’envoler : «  Eh bien, va vite chercher les autres et reviens au plus vite. Fais attention ! » Il revient. Nous allons rouvrir. Mais cette fois-ci le vent a dit : « Non. Vous ne laisserez entrer personne. » C’était une véritable bataille entre ma femme et moi d’un côté et les éléments déchainés. Ils sont enfin entrés après mille efforts. Maintenant, le hic est de refermer la porte. On risquait, si on sortait d’être emportés par le vent et jetés dans la falaise de la farine du sud qui est à 100 m de la maison. La Ravine du Sud qui depuis des mois, à cause de la sécheresse, était tarie et qui maintenant se faisait à peine entendre. Et quand la Ravine du Sud ne fait pas de bruit, cela veut dire que son lit est rempli, cela signifie qu’elle est dans ses mauvais jours, qu’elle est  dangereuse. «  La force est calme », avait un jour dit un de nos dirigeants.

        « Tiens bon, on va la fermer enfin ! » Car le vent, a lâché la porte. Mais ce n’était qu’une feinte. Brusquement la porte est attirée, comme happée de l’extérieur et en une fraction de seconde est repoussée en sens contraire avec la même violence. Il ne restait dans ma main que les débris de ce qui fut autrefois la porte principale de la maison. En même temps, les murs du porche qui recouvraient l’escalier et dont la toiture en tôles ondulées étaient emportée deux heures auparavant, s’est effondrée et a failli ensevelir sous les décombres, ma femme et moi qui étions en train d’accueillir des voisins qui ayant abandonné leur maison, arrivaient de plus en plus nombreux. L’un d’eux, une jeune femme appelée Nounoune et ses deux garçons qui, habite 100 mètres derrière notre maison a vu s’envoler les tôles de sa maison depuis 4h am. Ils étaient restés accroupis sous une table, ravagés par la peur se croyant à leur dernier jour. Profitant d’une brève accalmie et ils ont abandonné la maison ou plutôt ce qui en restait cherché refuge. Et les tôles ci-haut mentionnées qui ont percuté le câble haute-tension de l’EDH provenaient de leur maison, complètement dépouillée à l’instant. Pour une fois, on s’est réjoui qu’il n’y ait pas d’électricité, car dans la panique générale, plusieurs personnes seraient mortes, électrocutées.

        Il fait presque jour maintenant, et j’écris encore une fois à Anis : « Catastrophe indescriptible ». Le message roule encore sur l’écran du téléphone à l’instant où j’écris sans pouvoir partir. Toute communication était depuis longtemps devenue impossible par téléphone.  

Ci-git, Camp-Perrin…
        De mémoire d’homme, on n’a jamais vécu pareille tragédie à Camp-Perrin. Ceux qui ont cent ans ou à peu près l’affirment. C’est un 12 Janvier 2010 en…vent !  Camp-Perrin, dont il ne reste plus aujourd’hui que le souvenir. Camp-Perrin, jadis l’une des villes les plus vertes du pays ! Camp-Perrin qui faisait l’orgueil de ses fils et le charme de ses visiteurs ! Partout, où que vous alliez, et même à Brouette, quartier résidentiel, où l’on trouve le célèbre collège de Mazenod et autres institutions prestigieuses, oui même à Brouette, toujours un petit protégé des cyclones grâce aux collines qui l’entourent, le même spectacle désolant s’offre à l’œil. Ce qui reste d’arbres sont complètement dépouillés de leurs feuilles. Et la vue porte si loin que des maisons autrefois invisibles, cachés par le vert feuillage des arbres, sont maintenant visibles à des kilomètres. C’est une ville fantôme, digne du décor des films les plus apocalyptiques. Des écoles ont vu leurs toits emportés par la fureur du cyclone et même l’Eglise Sainte Anne, un joyau architectural, s’est effondré. Heureusement, personne n’y était allé chercher refuge à l’appel du curé qui de bonne foi « pódyab » avait invité tous ceux qui se sentaient éventuellement en danger, à venir y chercher « asile ».

Qui pourra évaluer le bilan des dégâts ?
               A l’instant où j’écris, personne ne peut dire encore le bilan exact de ce cataclysme, les communications par voie terrestre, ou même par téléphone étant quasi impossibles. On sait seulement qu’aucun mort direct n’a été enregistré dans la commune de Camp-Perrin : ce qui relève presque du miracle. On sait surtout, que les jours à venir seront sombres, sombres, sombres. Camp-Perrin et tout le reste du département est dans l’urgence d’une aide humanitaire et ce pour longtemps encore, car, les manguiers, les « véritables », les arbres à pain qui jouent un rôle si important dans le quotidien des habitants ne sont plus. On se dit maintenant que malgré le chômage, malgré la misère, trois jours auparavant on était encore très riche, car on avait au moins un toit, les arbres donnaient leurs fruits.
L'église Sainte-Anne de Camp-Perrin après le passage du cyclone
                Qui saura mesurer l’impact écologique de cette catastrophe ? J’ai vu ce matin encore, des jeunes les mains remplies de tourterelles, les unes mortes de froid, les autres encore vivantes, mais engourdies et incapables de s’envoler. La faune domestique a été elle aussi  durement frappée. Des bœufs, des cabris,  qui constituent l’essentiel de l’économie paysanne sont morts, frappés par la violence du vent et des pluies diluviennes. D’autres sont à l’agonie.

Du côté des autorités étatiques, silence, absence…du moins pour l’instant
 Contrairement aux années antérieures, au lendemain de telles catastrophes, des hélicoptères sillonnaient le ciel à basse altitude. Les autorités faisaient acte de présence. Au moment où j’écris ces lignes, rien de ce genre n’est observé, si l’on excepte le cas du Sénateur Hervé Foucand qui, accompagné de deux opérateurs de la compagnie Estrella tente de déblayer les rues principales de la commune, complètement jonchées de branches.

                  Les autorités n’ont-elles pas encore pris conscience de la dimension du drame qui se profile à l’horizon ? Et certainement, vu le rôle que joue Camp-Perrin dans le domaine agricole surtout, pour le tout le pays, ce dernier ne manquera pas d’en pâtir.

            Certains gardent encore l’espoir d’une résurrection, mais ce ne sera pas disent-ils, dans trois jours. On souhaite que, taraudés par la misère les paysans ne coupent pas les arbres restés debout quoique sans feuilles (ou parce que sans feuilles) et que ces derniers en repoussent de nouvelles qui redonneront à Camp-Perrin sa verdure proverbiale et fassent en même temps renaitre l’espoir.
                                                                                             
Alex Sylné,
Animateur du club de débat de Camp-Perrin
Programme Initiative Jeunes - FOKAL


 N.B : Nous n’avons pu établir jusqu’à présent aucun contact avec les jeunes de notre club, et croyez-nous, nous en sommes très tristes, car nous savons dans quelle situation beaucoup d’eux évoluent.

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