mercredi 3 septembre 2014

Focus sur la finale du tournoi national de débat Karl Popper 2014


L’ultime duel. Dur, dur!


La grande finale de débat a opposé l’équipe du club de la Bibliothèque Monique Calixte à l’équipe de Martissant, le 24 juillet dernier, lors du camp d’été 2014 de FOKAL aux Gonaïves, a tenu ses promesses. Stressante pour les débatteurs (c’est une finale quand même!), elle a été d’un très bon niveau, selon les commentaires des juges. La résolution a été la suivante: Les pays de la Caraïbe devraient adopter le protocole de Kyoto pour lutter contre le changement climatique. Bref, un débat d’actualité.


L'équipe de Martissant
Chacune des 2 équipes, mixtes dans leur composition (2 débatteuses et un débatteur) a eu un parcours exceptionnel durant le tournoi. Après avoir défait chacun leurs adversaires respectifs (Jérémie et Diquini) en demi-finale sur un score sans appel de 5-0, le duel entre l’équipe de BMC (Laudney Ambroise, Ruth Sara Monteau, Wilbert Fortuné) et celle de Martissant (Neïssa Gravil, Johanna Joseph, Samuel Cangé) s’annonçait hautement prometteur.


L'équipe de la BMC

Le public d’une centaine de personnes n’a pas été déçu. Les 84 autres participants du camp auxquels se sont ajoutés d’une dizaine d’invités-surprises, des jeunes et des personnalités de la ville des Gonaïves, ont constitué l’auditoire à l’hôtel Amiral Killick. Un débat d’un bon crû, donc. Voici un échantillon des échanges entre les deux équipes finalistes.




Le protocole de Kyoto, un serpent qui se mord la queue
[Le protocole de Kyoto est un traité international visant à la réduction des émissions de gaz à effet de serre et qui vient s'ajouter à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques dont les pays participants se rencontrent une fois par an depuis 1995. Ce protocole visait à réduire, entre 2008 et 2012, d'au moins 5 % par rapport au niveau de 1990 les émissions de 6 gaz à effet de serre : dioxyde de carbone, méthane, protoxyde d'azote et 3 substituts des chlorofluorocarbones.
Signé le 11 décembre 1997 lors de la 3e Conférence des Parties à la Convention (COP 3) à Kyoto, au Japon, il est entré en vigueur le 16 février 2005 . Au 14 janvier 2009, 184 États avaient déposé leurs instruments de ratification, d’accession, d’approbation ou d’acceptation.]
 
Neïssa Gravil (Martissant) vs Ruth Sara Monteau (BMC)
Martissant défendait la résolution, BMC était contre. Le protocole de Kyoto, le traité promu par le Groupe d’Experts intergouvernemental sur l’Évolution du Climat (GIEC) en 1997, a été l’objet d’une forte dissension entre les 2 équipes. Martissant, équipe affirmative le définit comme un « ensemble de réglementations pour réduire les émissions des gaz à effet de serre (GES) par les pays signataires ».

[Les « gaz à effet de serre » (GES), présents naturellement dans l’atmosphère terrestre contribuent à retenir la chaleur près de la surface de la Terre. Ils sont formés essentiellement de vapeur d'eau, de dioxyde de carbone (CO2 ou gaz carbonique), de méthane (CH4), de protoxyde d'azote (N2O) et d'ozone (O3). Sans ces gaz, la température moyenne sur Terre serait de -18 °C, et la vie telle que nous la connaissons deviendrait impossible.
Les gaz à effet de serre retiennent dans les basses couches de l'atmosphère une partie du rayonnement infrarouge émis vers l'espace par la surface de la Terre, réchauffée par le Soleil. Appelé « effet de serre », ce processus naturel a permis le développement et le maintien de la vie sur Terre. Depuis environ deux siècles, les concentrations atmosphériques de certains gaz se sont toutefois mises à augmenter, alors qu'elles étaient plutôt stables auparavant.]
Johanna Joseph (Martissant) vs Laudney Ambroise (BMC)
 BMC, équipe négative, le considère au contraire comme « un accord visant à imposer des contraintes chiffrées aux pays vulnérables pour combattre le changement climatique ». Le rapport est donc inégal. La contestation du GIEC a été forte du coté de l’équipe négative qui a repris un discours de l’Association des États de la Caraïbe (AEC) stipulant que la nomination des membres du GIEC est politique. Selon BMC, le GIEC ne dévoile jamais le nom de ses scientifiques. « On ne peut se fier à des non scientifiques ».

[Le GIEC est une organisation qui a été mise en place en 1988, à la demande du G7 (groupe des 7 pays les plus riches : USA, Japon, Allemagne, France, Grande Bretagne, Canada, Italie), par  l'Organisation Météorologique Mondiale et par  le Programme pour l'Environnement des Nations Unies. Son appellation anglaise est IPCC (Intergovernmental Panel on Climate Change). Le rôle du GIEC est "d'expertiser l'information scientifique, technique et socio-économique qui concerne le risque de changement climatique provoqué par l'homme".]

Défense et illustration de positions antagoniques

L’équipe affirmative (Martissant) a présenté 2 arguments pour défendre la résolution. Selon elle, adopter le protocole de Kyoto « permettrait de maintenir l’équilibre naturel. Les dangers pour l’écosystème ne sont plus à prouver et il est évident, selon les experts du GIEC, que c’est l’homme qui est responsable du changement climatique en rejetant le gaz carbonique (CO2) dans l’atmosphère ». L’équipe négative (BMC) a rétorqué que « … les États de la Caraïbe signataires du traité sont toujours vulnérables. Car les problèmes et les déséquilibres naturels persistent ».
Samuel Cangé (Martissant) vs Laudney Ambroise
Le 2e argument de Martissant a été que l’application du protocole de Kyoto « permettrait aux États caribéens de sauvegarder leur économie, …régulièrement touchée de plein fouet par les conséquences du changement climatique (pluies diluviennes, ouragans dévastateurs…), de plus en plus récurrentes dans la zone ». Des catastrophes qui ont un impact destructeur sur l’agriculture et les infrastructures, et qui coutent plusieurs millions de dollars américains à ces économies fragiles, citant l’économiste Jeffrey  D. Sachs, Directeur de Earth Institute.

[Earth Institute (Institut de la Terre) rassemble les gens et les outils nécessaires pour répondre à certains des problèmes les plus difficiles du monde, du changement climatique et de la dégradation de l'environnement, à la pauvreté, la maladie et l'utilisation durable des ressources. Basé à Columbia University aux USA, l'Institut, sous la direction du professeur Jeffrey D. Sachs, comprend plus de 30 centres de recherche et près de 850 chercheurs, boursiers postdoctoraux, personnel et étudiants]

L’équipe de BMC a réfuté ce point en expliquant que « l’économie des pays caribéens se base surtout sur l’agriculture et la pêche dont les contraintes du protocole de Kyoto empêchent leur industrialisation. […] Ces pays ont besoin d’industries pour développer leur économie et ils n’ont pas de moyens pour investir dans les énergies renouvelables. Ce sont des économies faibles, et les catastrophes ont toujours existé ». L’équation devient vite insoluble.

Attaque et contre-attaque

BMC a insisté en affirmant que « les États de la Caraïbe ont d’autres priorités telles que l’éradication de la pauvreté, le développement de leur économie sur leur territoire, les efforts pour une vie décente à leurs populations », que le protocole Kyoto peut obérer.  La lutte contre le changement climatique est par conséquent un défi de taille au-dessus des moyens  des pays de la Caraïbe, insinua l’équipe.
Wilbert Fortuné (BMC)
Martissant a contesté cet argument en montrant, chiffres à l’appui, que « selon le Caribbean Catastrophe Risk Insurance and Facility (CCIRF), les catastrophes naturelles ont causé une chute de 6% du PIB de la Jamaïque. […] Les cyclones Jeanne et Anna ont causé pour 165 millions de dollars de pertes et dommages en Haïti. » Donc, il nous faut comprendre que le changement climatique accentue la pauvreté et retarde le développement économique.

[Le CCIRF est une compagnie régionale d’assurance, fondée en 2007 par la Banque mondiale. Elle a été conçue pour couvrir le risque souverain et compenser l'impact financier des ouragans / tremblements en fournissant des liquidités rapides aux 16 gouvernements des États membres de la Caraïbe. Chaque gouvernement verse une prime liée à la quantité de risques qu'il transfère au Fonds]

Sans se démonter, l’équipe négative a poussé le clou en déclarant que « ce sont les pays développés qui sont responsables de la quasi-totalité de l’émission des gaz à effet de serre (GES) ». Les États-Unis produisent 20% des gaz à effet de serre à la base du changement climatique, la Chine 22%, à cause de leurs industries, la zone Caraïbe seulement 1% ». Une autre façon de dire qu’il revient à eux d’éteindre l’incendie qu’ils ont provoqué.
Des membres du jury de la finale
L’équipe de Martissant a rejeté fermement ce raisonnement en faisant valoir que « plus le monde tergiverse, plus les couts pour lutter contre le réchauffement climatique seront élevés pour nous aussi qui émettons des GES ». La politique de l’autruche par les pays de la Caraïbe qui refuseraient d’adopter le protocole de Kyoto les mènera à coup sûr tout droit vers la catastrophe.

Un défi à la hauteur de l’enjeu

L’enjeu est de taille car elle est économique, pour BMC comme pour Martissant. Si pour les tenants de l’adoption du protocole (Martissant), « les pays de la Caraïbe doivent agir vite contre le changement climatique car les couts humains, matériels et financiers à venir seront de plus en plus élevés », pour leurs adversaires de la BMC, il est clair que ces pays ne doivent pas engager leur responsabilité dans cette lutte mondiale.
BMC, club champion du tournoi national de débat 2014!
Loin de vouloir nier les dangers du changement climatique et de leurs conséquences potentielles, les débatteurs de BMC ont conclu que « c’est par l’éducation et le développement qu’on peut sauver l’équilibre naturel. Et il existe vraisemblablement d’autres moyens », que propose l’Association des États de la Caraïbe (ACE), il parait. On aimerait en savoir davantage de ces solutions alternatives.

[L'ACE a été créé le 28 juillet 1994 par 28 États et territoires de la Grande Caraïbe pour renforcer la coopération dans la région. C’est une organisation de "consultation, de coopération et d'action concertée" pour ses pays membres. Elle fournit un forum pour le dialogue politique pour identifier des domaines d'intérêt et de préoccupation communs qui peuvent être utilisées au niveau régional, et les solutions, à travers la coopération, dans 5 domaines: la préservation et la conservation de la mer des Caraïbes; le tourisme durable; le commerce et les relations économiques extérieures; les catastrophes naturelles; les transports.]

Les raisons d’une victoire

La finale a été âprement disputée par les 2 équipes. L’équipe de BMC a gagné le débat sur le score étriqué de 4 à 3 (4 juges sur 7 ont voté pour eux). La décision des 4 juges favorables a été motivée par « le profond manque de relation de causalité au cœur des arguments de l’équipe affirmative. On ne peut pas trouver le rapport entre l’application du protocole et la stabilisation de l’équilibre de la nature. » Pour un autre, « la reconstruction de leurs arguments n’a pas été à la hauteur de la réfutation qui en a été faite. »
Wisguerby Bellegarde, Meilleur juge du tournoi
Déçus mais pas abattus, les vaillants débatteurs de Martissant n’ont pas été au bout de leur désillusion quand le titre de meilleur débatteur du tournoi (et aussi du match) a été décerné plus tard dans la soirée à Wilbert Fortuné de BMC qui rafle la mise. Discours efficace, ton parfois excessif, mais un talent d’orateur indéniable, Fortuné a su convaincre et séduire le jury qui lui a permis de glaner une somme de points supérieurs aux autres.
Wilbert Fortuné recevant son certificat Honneur & Mérite
Le trophée de champion du tournoi de débat de FOKAL, édition 2014, a été remis à l'équipe de BMC, ainsi qu'un certificat "Honneur & Mérite"  accompagné d'un lot d'ouvrages en primes à chaque débatteur de l'équipe championne. Des primes et un certificat a été également remis à l'équipe de Martissant, finaliste malheureuse. Wilbert Fortuné a reçu également une plaque d'honneur récompensant son titre de Meilleur débatteur du tournoi et des primes additionnelles.

Félicitations aux vainqueurs!

Jean-Gérard Anis
Coordonnateur du Programme Initiative Jeunes
2 septembre 2014

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