lundi 8 octobre 2012

Débattre en Haïti, plus qu’un défi, c’est une… nécessité.


Débattre en Haïti : un pari gagnant

Le programme de débat en Haïti a 16 ans. Introduit par FOKAL en 1996, le programme a continué sans interruption à former des jeunes des établissements secondaires publics et privés, et dans plusieurs villes du pays, à travers diverses activités : formations, ateliers de travail, tournois, camps d’été…. Actuellement, 28 animateurs, 7 formateurs nationaux bénévoles et plus de 450 jeunes répartis dans 14 clubs de débat du pays (chaque club a un effectif de 30 jeunes en moyenne) participent à ce programme de débat qui compte 55% de filles. Depuis Septembre 2011, FOKAL a établi un partenariat non formel avec 3 clubs de débat dans 3 institutions d’enseignement supérieur différents à Port-au-Prince (UEH, Quisqueya, CTPEA) avec plus d’une centaine d’étudiants. Nous avons formé leurs membres au débat et les ont aidés à réaliser un tournoi de débat. Un tournoi de débat universitaire aura lieu à la mi-octobre au CTPEA.

Pourtant, le défi paraissait énorme pour FOKAL tant les obstacles se dressaient sur notre route : la création des clubs dans les écoles relevaient de la course d’obstacles, trouver des animateurs bénévoles afin de coacher les jeunes n’était pas du tout évident ; nous avions face au scepticisme des directeurs d’écoles dans les lycées, à la résistance d’enseignants dans les collèges. La réticence de parents pour permettre aux jeunes de participer aux camps de débat a été un vrai problème car ils croyaient que cette activité distrairait leurs pupilles des études ou que cela les rendrait insolents à vouloir discuter les décisions des adultes.

Cependant, grâce à la volonté et la détermination de FOKAL, grâce à l’implication et aux demandes de notre groupe-cible,  le programme a pris définitivement pied en Haïti, au point qu’il est devenu incontournable. Aujourd’hui des universités publiques et privées haïtiennes, dans la capitale aussi bien qu’en province, manifestent leur intérêt d’implanter le programme de débat en leur sein.

Il est à remarquer un fait intéressant en 16 ans d’existence : nous jeunes veulent débattre davantage. Par exemple, à l’issue des deux derniers tournois nationaux de débat que FOKAL a organisés en février et aout 2012, les jeunes réclament l’organisation de davantage de tournois dans leurs clubs respectifs. A cela, FOKAL propose la réalisation de 2 tournois nationaux annuellement, la création d’une ligue de débats qui s’apparentera à une sorte de championnat national étalé sur un an, la formation de formateurs et de juges de débat, et le soutien technique, logistique et financier significatif à toute initiative de la part de jeunes dans la promotion du débat.

Débattre en Haïti : une nécessité

La question fondamentale que certainement vous vous posez serait la suivante : Pourquoi les jeunes ont cette passion de débat ? Il y a plusieurs réponses possibles.

1. Six jeunes Haïtiens ont participé à IDEA Youth Forum, en Turquie (juillet 2011) et au Mexique (juillet 2012). La participation de nos débatteurs dans les compétitions internationales a créé une puissante motivation chez nos jeunes. Le témoignage des membres des clubs locaux a montré qu’ils font partie d’une grande communauté de jeunes comme eux à travers le monde, avec lesquels ils partagent le même idéal : débattre pour apprendre. Grace au débat, ils ont aussi découvert qu’ils ont de réelles capacités que l’école ne les aide pas à exercer.

2. Quelques jeunes de certains clubs de débat, qui rentrent à l’université cet automne, sont préoccupés par le fait qu’ils n’auront plus l'occasion de participer aux activités de leurs clubs. Ils s’accrochent à cette expérience de débat qu’ils redoutent de perdre à cause de conflits horaires. Pour cette raison, ils pressent FOKAL de poursuivre ce programme à l’université au sein de laquelle ils se proposent d’être les promoteurs. Cinq d’entre eux animent deux clubs de débat universitaires actuellement.

3. Il y a aussi l’opportunité de combler un déficit dans leur formation académique. Dans les écoles haïtiennes, les jeunes n’apprennent pas à exercer leur esprit critique, à produire une réflexion autonome, à discuter des questions qui les mobilisent. L’école ne les incite pas non plus à la curiosité, à la lecture. Ces jeunes filles et garçons ont vite compris l’intérêt de participer à ce programme, et surtout de débattre. Ils ont surtout appris à prendre confiance en eux-mêmes lorsqu’ils ont vu ce qu’ils étaient capables de faire : défendre leurs idées publiquement, convaincre par la force du discours, et non par le discours de la force. Un modèle malheureusement trop répandu chez nous. A maintes occasions, d’anciens débatteurs du programme écrivent à FOKAL ou à leurs anciens coaches pour les remercier de la transformation que le débat a opérée en eux.

IDEA Youth Forum : un nouveau défi pour nos débatteurs haïtiens

Les 3 membres de la délégation haïtienne (Sachernka Anacassis, Mirlène Blanchard, Fabiola Jean-Charles), sélectionnés par FOKAL pour représenter le pays à l’IDEA Youth Forum 2012 au Mexique, sont revenus au pays et ont partagé leur expérience avec leurs camarades des clubs. Voici une part de leurs témoignages.

« Je participais à presque tous les camps qu’organise régulièrement Fokal. Mais l’idée d’un camp avec des jeunes venant de plusieurs pays m’enchantait et m’intimidait à la fois », a confié Sachernka, membre de la délégation haïtienne. « C’était à la fois l’envie de connaitre et la peur de l’inconnu », a ajouté Mirlène.

Selon elles, le Youth forum a toujours été un espace de formation. Les participants sont formés par de grands formateurs internationaux et des entraîneurs qui leur enseignent non seulement la façon de débattre de manière plus efficace, mais aussi la façon d'utiliser leurs compétences au profit de leur pays et de devenir ainsi des citoyens actifs. Cette année, les organisateurs voulaient se concentrer encore plus sur l'augmentation de la diversité, les échanges culturels. « L’expérience était intense », a reconnu Fabiola.

Les jeunes sont revenues avec un quelque chose en plus. « Je reviens avec une certaine conscience…  une conscience de nos limites dans la manipulation des outils de nouvelles technologies auxquelles nous n’avons pas assez accès… c’est aussi ce qui nous empêchait de vaincre les équipes des autres nations aux matchs de débats », confessa Sachernka.

Si elles n’ont pas réussi à avoir une grande performance au tournoi de débat, elles se sont imposées dans la partie culturelle. Elles ont pu vendre une très bonne image d’Haïti à travers sa dance, sa cuisine, son artisanat. « … Car je reviens aussi avec une conscience de la force de notre culture. Je reviens convaincue que nous avons des choses extraordinaires à offrir au monde », a rectifié Sachernka.

Après cette expérience de compétition de débat international, elles veulent toutes les trois s’engager. S’engager à se former elles-mêmes davantage, à former et à conscientiser les membres des différents clubs du réseau. Elles sont plus que jamais déterminées à relever le défi de l’habileté en nouvelles technologies.

Débattre en Haïti et de nouveaux challenges

D’un autre coté, les faibles performances d’Haïti dans les compétitions internationales de débat préoccupent nos jeunes. Cela leur révèle leurs carences, nos manques en Haïti. Lors des témoignages des jeunes ayant participé aux derniers Youth Forum devant leurs camarades dans le camp de débat, du 4 au 9 août 2012 (92 participants, dont 54 débatteurs, 28 coaches, 12 juges, 2 tournois de débat, Karl Popper & Public forum) les participants ont dévoilé clairement leurs frustrations et ont posé des questions sensibles qui interpellent FOKAL :

1. Pourquoi Haïti n’arrive pas à dépasser les tours éliminatoires dans les compétitions internationales de débat Karl Popper?

2. Pourquoi ne faisons-nous pas de tournois nationaux de débat directement en anglais ?

3. Pratiquons-nous le même format Karl Popper en Haïti comme à l’étranger ?

Plusieurs facteurs peuvent expliquer la question 1: une préparation trop limitée (comme ils sont retenus en classe, les débatteurs sélectionnés offrent peu d’occasions en semaine de travailler ensemble), une pratique de l’anglais insuffisante (la plupart de nos débatteurs ne maîtrisent pas l’anglais, car ils ne le pratiquent ni à l’école ni chez eux), le choix de nos représentants (les meilleurs débatteurs dans les clubs ne sont pas toujours éligibles, car ils ne parlent pas anglais), le manque de compétitions de débat en Haïti…

La réponse à la seconde question est simple. Dans notre réseau de clubs, nous ne disposons pas de coaches ni assez de jeunes parlant anglais. De plus, le programme n’est pas orienté compétition internationale seulement, mais avant tout apprentissage. Pour cela, FOKAL privilégie la formation et les tournois de débat dans l’une des 2 langues officielles d’enseignement académique du pays, le français. Cependant, tout le réseau des clubs est informé à présent qu’IDEA a une version française de son site web à l’adresse suivante: www.fr.idebate.org.  Les débatteurs y trouveront toute sorte de ressources en ligne, et même ils pourront participer à des tournois de débat on line. Le tout sera en français, et Haïti sera d’une contribution majeure à ce site.

A propos de la question 3, les jeunes proposent d’emblée leur solution : ils souhaitent que FOKAL facilite la venue en Haïti d’un formateur de débat d’IDEA parlant français pour réaliser un séminaire de formation aux techniques de débat Karl Popper, pour les coaches et les formateurs Haïtiens. Ainsi, grâce aux retombées de la formation, ils pensent pouvoir mieux cerner les subtilités et les nouveautés du format Karl Popper (sans critère et plus focalisé sur les questions de politique publique), mieux se conformer aux exigences des compétitions internationales, in fine devenir de meilleurs débatteurs.

Conclusion

Il ne fait aucun doute pour FOKAL que le programme de débat est la meilleure chose qui soit proposée à la jeunesse d’Haïti. Nous disons cela parce que plusieurs institutions d’enseignement et associations de jeunes viennent nous demander de les aider à implémenter le programme de débat chez eux. Mais aussi, les insuffisances de l’école haïtienne, nos méthodologies d’enseignement, la faiblesse de nos ressources d'infrastructures, les attentes et desiderata de nos jeunes nous forcent à poursuivre nos objectifs qui sont de former des citoyens responsables et des leaders de demain. Grace au débat. Nous leur devons cela.


Jean-Gérard ANIS          
Coordonnateur des Programmes Initiative Jeunes         
FOKAL – Open Society Foundations Haiti

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