dimanche 11 mai 2014

DISCRIMINATIONS ET PREJUGES


1/ DÉFINITIONS GÉNÉRALES
      
      a.      Discrimination :
« 1/ Action de séparer, de distinguer deux ou plusieurs êtres ou choses a partir de certains critères ou caractères distinctifs ; distinction : opérer la discrimination entre l’indispensable et le souhaitable. 2/ Fait de distinguer et de traiter différemment (le plus souvent plus mal) quelqu’un ou un groupe par rapport au reste de la collectivité ou par rapport a une autre personne : Le sexisme est une discrimination a l’égard des femmes. Discrimination raciale. », Dictionnaire Larousse en ligne.

« La discrimination, en tant que différenciation entre individus ou groupes d’après des critères particuliers, induit un traitement inégalitaire des personnes, renforcé par les coutumes, voire par les lois d’une société donnée. Le terme « discrimination » est marqué par une connotation négative dans les sociétés démocratiques, qui mettent le principe d’égalité au centre de leurs valeurs. Il désigne ainsi toutes les formes de distinctions opérées dans la vie sociale aux dépens d’individus ou de groupes, justifiées par une partie de la population, mais jugées comme inacceptables et contraires aux normes édictées par la majorité », Encyclopédie Larousse en ligne.

Typologie :

Une Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (H.A.L.D.E) est créée en 2004. Elle fusionne par la suite avec Le Défenseur des Droits, qui identifie et définit 20 types de discriminations prohibées par la loi française :      http://www.defenseurdesdroits.fr/connaitre-son-action/la-lutte-contre-les-discriminations L’âge ; l’apparence physique ; l’appartenance ou non à une ethnie ; l’appartenance ou non à une nation ; l’appartenance ou non à une race ; l’appartenance ou non à une religion déterminée ; l’état de santé ; l’identité sexuelle ; l’orientation sexuelle ; la grossesse ; la situation de famille ; le handicap ; le patronyme ; le sexe ; les activités syndicales ; les caractéristiques génétiques ; les mœurs ; les opinions politiques ; l’origine ; le lieu de résidence.

La discrimination positive

« Elle consiste à favoriser certains groupes de personnes victimes de discriminations systématiques ; politique qui vise a rétablir l’égalité des chances.
Largement appliquée aux USA (affirmative action) à partir des années 1960, sous la forme d’une politique de quotas en faveur des afro-américains. Sous président Nixon, contre l’avis des organisations communautaires et de lutte contre les discriminations. Il s’agit de donner une priorité ou un traitement préférentiel aux personnes issues de populations discriminées dans l’accès aux études universitaires et aux emplois qualifiés. Cette politique a fait l’objet de plusieurs procès pour inconstitutionnalité.

En France, elle est débattue depuis les années 1990 comme un instrument possible d’intégration des populations d’origine immigrée. Considérée comme contraire au principe d'égalité devant la loi, la discrimination positive fondée sur l’origine ethnique tendrait par ailleurs selon ses détracteurs à stigmatiser davantage les populations concernées ; elle nécessiterait en outre l’établissement de statistiques sur l’origine raciale, ce qui soulève de nombreuses questions d’ordre pratique et éthique. Il existe cependant des expériences de discrimination positive en matière d’éducation (avec la mise en place de procédures d’admission spéciale dans les grandes écoles pour des lycéens provenant de Z.E.P.). En outre, la loi prescrit des quotas en faveur de la représentation politique des femmes (loi sur la parité de 1999) et de l'accès des handicapés à l'emploi. », Encyclopédie Larousse en ligne.
     
      b.     Préjugé :
« 1/ Jugement sur quelqu’un, quelque chose, qui est formé a l’avance selon certains critères personnels et qui oriente en bien ou en mal les dispositions d’esprit a l’égard de cette personne, de cette chose : avoir un préjugé contre quelqu’un. 2/ Opinion adoptée sans examen, souvent imposée par le milieu, l’éducation : avoir les préjugés de sa caste », Dictionnaire Larousse en ligne.Synonymes : idée préconçue, parti pris, jugement a priori, « prêt-a-penser ».

Philosophie
Très tôt, la philosophie veut lutter contre les opinions par opposition à la vérité (cf. le mythe de la Caverne de Platon ;la dialectique de Socrate ; le doute cartésien (« le malin génie »).

La notion de préjugé n’apparaît qu’au siècle des Lumières : Voltaire et Kant en parlent notamment. Kant, dans  Logique, définit les préjugés comme étant « des jugements provisoires acceptés comme principes ». Voltaire, dans son Dictionnaire Philosophique portatif, définit le préjugé ainsi : « le préjugé est une opinion sans jugement. Ainsi dans toute la terre on inspire aux enfants toutes les opinions qu’on veut, avant qu’ils puissent juger. »

2/ EN HAITI

A – La question du handicap

Volonté politique d’intégrer les personnes handicapées

A l’échelle internationale

-1998 : signature de la Déclaration de San Juan de Porto Rico : reconnait la nécessité pour les personnes handicapées de participer au processus démocratique.
-2008 : ratification de la Convention Interaméricaine pour l’Elimination de toutes les formes de discrimination contre les personnes handicapées.
-2009 : Ratification de la Convention Relative aux Droits des Personnes Handicapées (CRDPH)

A l’échelle nationale

-2007 :  Création du Secrétariat d’Etat a l’intégration des personnes handicapées (SEIPH), dans le but d’élaborer une politique nationale en faveur des personnes handicapées. Gérard Oriol : secrétaire actuel.
-2012 : Promulgation de la loi portant sur l’intégration des personnes handicapées (LIPH) : promouvoir des principes et des valeurs concourant a l’intégration des personnes handicapées dans toutes les sphères de la société haïtienne.

Les difficultés auxquelles sont confrontées les personnes handicapées

-Accès aux soins de santé limité
-Problèmes d’accessibilité aux services, bâtiments publics et transports en commun
-Un système éducatif qui ne prend pas en compte les déficiences
-Réticences à intégrer les personnes handicapées dans les systèmes d’emploi
-Absence de support juridique

Discrimination et stigmatisation

Les discriminations et la stigmatisation viennent s’ajouter a ces problèmes d’ordre structurels. L’étude « La représentation et l’évaluation du handicap en Haïti » a mis en lumière 3 types de réactions au sein de la communauté : 1/ Agresser par les mots (pour mieux marquer sa différence). 2/ Eviter le contact (pour éviter ‘la contagion’). 3/ Ignorer l’existence de l’autre.
Les termes péjoratifs les plus couramment employés sont « kokobé », « égaré, gosso modo, gros nanm… ». Par extension, les personnes handicapées sont également qualifiées de « mendiants » ou de « massissi ».

« Ces comportements participent a la persistance d’une discrimination, et ce dans tous les domaines d’activités étudiés dans ce projet : l’éducation, l’emploi, la santé, ou même au sein de sa propre cellule familiale. Dans le domaine de l’emploi, les personnes handicapées sont réduites à l’étiquette d’invalides inaptes au travail.Beaucoup se réfugient dans la mendicité. Dans le domaine de la rééducation, la participation de la famille est essentielle. Parfois les parents eux-mêmes constituent un obstacle au diagnostic et au traitement de l’enfant, car ils assimilent le comportement de leur enfant a du crétinisme ou a une malédiction, la dimension magico-religieuse et supranaturellede l’origine du handicap restant encore vivace ».

Les croyances magico-religieuses en cause

Dans un article Denis Poizat établit les liens entre les croyances vodou et le rapport a la maladie et a la déficience du corps. Par exemple, il est intéressant de remarquer qu’en créole le ko kraze (corps écrasé), le ko dekonpoze (corps décomposé) ou le ko demanbre (corps démembré) désignent le corps malade, mais peuvent également désigner le corps possédé par le lwa.

A consulter
-Brus, Aude et Lisa Danquah, « La représentation et l’évaluation du handicap en Haïti, Port-au-Prince, 2012 », pour la Fondation Internationale de la Recherche Appliquée sur le Handicap ; la London School of Hygiene and tropical medicine ; Internaitonal Centre for Evidence in Disability et Handicap International, 2013, en ligne :      http://www.hiproweb.org/uploads/tx_hidrtdocs/RE02Haiti.pdf
-Poizat, Denis, « Le vodou, la déficience, la chute », Reliance n#29, 2008, en ligne sur le site de Cairn : http://www.cairn.info/revue-reliance-2008-3-page-9.htm
-« Les soins de santé pour la population rurale d’Haïti : exclusion et appauvrissement des vulnérables », Médecins Sans Frontières, 2005.
-« Culture et santé mentale en Haïti », Organisation Mondiale de la Santé, 2010, en ligne:            http://www.who.int/mental_health/emergencies/culture_mental_health_haiti_fr.pdf

B – Discrimination à caractère sexuel

Discrimination fondée sur l’orientation sexuelle

-Homophobie assez prégnante en Haïti.

-Manifestations anti mariage homosexuel le 12 juillet 2012, plusieurs milliers de manifestants. Forte mobilisation des églises protestantes. Aucun projet de loi sur le mariage n’était en cours, mais les manifestations visaient à prévenir cette éventualité, notamment inspiré des revendications du Mariage pour Tous en France. En France, la loi autorise le mariage homosexuel depuis le 17 mai 2013.

-Les terminologies employées en créole sont très péjoratives : masisi, madivin, makomè, mix. Le collectif Kouraj, promouvant la lutte contre les discriminations fondées sur l’orientation sexuelle, a décidé de faire entrer ces mots dans son propre vocabulaire pour espérer en changer les connotations. Au lieu de parler de ‘communauté LGBT’, il emploie l’expression ‘communauté M’. « Lorsque la discrimination d’un groupe est normale et passe par l’usage de certains termes, il y a au moins deux possibilités. Changer radicalement les mentalités de façon à ce que la population arrête d’employer les mots qui symbolisent et réifient la différenciation du groupe visé ou bien changer directement la connotation de ces mots. KOURAJ a choisi de suivre cette seconde stratégie ».

A consulter
- Définition de l’homosexualité par l’Encyclopédie Encarta 2008.
- Site du collectif Kouraj : http://kouraj.org

Pour le sexisme :
Consulter la fiche 8 : « Egalité homme/femme : où mener le combat ? Travail, violence, pouvoir ».

C – Discrimination à caractère racial

de couleur en Haïti

Micheline Labelle dans son ouvrage Idéologies et classes sociales en Haïti, étudie les discours et les représentations liées au préjugé de couleur en Haïti. Elle dresse une typologie de classes et distingue la « bourgeoisie « mulâtre » traditionnelle », qui occupe les places dominantes dans la production et réalisation de la valeur ; et la « petite bourgeoisie noire » de PAP, « classe sociale dont les agents occupent des places relativement éloignées des sommets de la division sociale du travail. Elle catégorise leurs activités professionnelles, leurs zones de résidence, leurs salaires, etc.

A travers des tests soumis a un panel représentatif, elle étudie « les connotations émises par ces signes porteurs de la marque somato-biologique que sont : le mulâtre, le grimaud, le noir… ; de la liaison établie entre tel type de couleur et tel stéréotype, tel préjugé, telle valorisation ». Elle démontre que beaucoup de discours sont fondés sur un imaginaire collectif, bien éloigné de la réalité : « Si le type de couleur est un signifiant découpé par une perception de classe, on retrouvera dans les divers aspects du signifié qui s’y rattachent, le mécanisme par lequel l’idéologie de classe fonctionne et se reproduit. Le traitement idéologique pourra masquer en totalité les liens qui existent entre les phénomènes réels et recourir des lors a du pur imaginaire ».

Voici les terminologies utilisées qu’elle recueille :

Noir/noire
Marabout
Indien/indienne
Coolie
Oriental
Siroline
Brun
Griffe/griffonne
Café au lait
Rouquin
Clair
Rouge
Grimaud/grimelle
Chabin/chabine
Métis blanc
Mulâtre/mulâtresse
Octavon/octavonne
Quarteron/quarteronne
Blanc/blanche
Bonbon siro
Ti kanel
Sang-mêlé
Caïmite
Mamelouc
Cannelle
Sacatra
Alezan
Câpre
Jaune

Nicole Siméon raconte dans un article anecdotique les incidents à caractère discriminatoire qui lui sont arrivés, et définit en fin d’article ce que sont : la discrimination, le profilage racial, le racisme, la ségrégation raciale et la xénophobie.

A consulter
-Siméon, Nicole, « Que dire d’être noir dans la ‘république’ de Pétionville ? », Le Nouvelliste, 12 juillet 2012, en ligne : http://www.touthaiti.com/touthaiti-actualites/255-que-dire-d-etre-noir-dans-la-republique-de-petion-ville
-Saint-Fort, Hugues, « Vers la résurgence du préjugé de couleur en Haïti ? », Touthaiti.com, 15 juillet 2012, en ligne : http://touthaiti.com/culture-loisirs/294-hugues-saint-fort-vers-la-resurgence-du-prejuge-de-couleur-en-haiti
-Labelle, Micheline, Idéologies et classes sociales en Haïti, 1987, éd. CIDIHCA et Presses de l’Université de Montréal ; également disponible en ligne :   http://classiques.uqac.ca/contemporains/labelle_micheline/ideologie_de_couleur_en_haiti/labelle_ideologie_couleur.pdf
-Trouillot, Michel-Rolph, “Culture, color and politics in Haiti”, Race, 1994, Rutgers UniversityPress.
-Nichols, David, From Dessalines to Duvalier. Race, colour and National Independence in Haiti, 1998, McMillanPublishers.
-Trouillot, Lyonnel (dir), La vie et ses couleurs, éd. C3, 2012

Préjugé racial et tensions : République Dominicaine/Haïti

A - Discrimination culturelle

Elle remonte au 19ème siècle et est entretenue tout au long du siècle par l’élite dominicaine.

Les périodes de cristallisations de l’anti-haïtianisme :
-Sous Dessalines (1804-1806)
-Sous Boyer, pendant l’occupation de la République Dominicaine (1822-1844)
-Pendant l’occupation américaine d’Haïti (1916-1924) : forte immigration haïtienne en République Dominicaine
-Sous Trujillo (1931-1960) : racisme institutionnalisé. Campagne d’extermination d’un grand nombre d’haïtiens en République Dominicaine le 2 octobre 1937. Le nombre de victimes est estimé entre 5000 et 25 000. Sébastien Voyneaux explique[1] : « ce massacre s’est appuyé sur le ‘profiling’. Pour s’assurer de la nationalité, on demandait au suspect de dire ‘perejil’, persil en espagnol, mot réputé imprononçable par un Haitien, qui articule ‘pelegil’ ». L’opération aurait un rapport direct avec une volonté de dominicanisation de la frontière.
-La présence contemporaine haïtienne en République Dominicaine est toujours citée comme étant « el problema haitiano ».
-Balaguer publie des écrits où il expose ses théories raciales anti-haïtiennes : La realidaddominicana, en 1947 ; Laisla al revès, en 1983.

B - Discrimination juridique

Violation du droit interne et du droit international par la République Dominicaine :
La République Dominicaine recourt à des expulsions massives et à des expulsions routinières d’Haïtiens[2] et à de nombreuses violations des droits fondamentaux de la personne.

Des dispositions légales prévoient la protection en cas d’expulsion des étrangers :
-Article 22 de la Convention américaine relative aux droits de l’Homme
-Article 4 du Protocole n°4 à la Convention Européenne des droits de l’Homme.
-Article 13 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques

La décision du Tribunal constitutionnel de la République Dominicaine[3] :
Le 26 septembre 2013, la Cour Constitutionnelle de Saint-Domingue décide de retirer la nationalité à des centaines de milliers d’enfants et petits-enfants d’immigrés nés sur le sol dominicain. Ce jugement concerne plus de 250 000 descendants d’Haïtiens, devenant ainsi apatrides.

Jusqu’à 2010, le droit du sol était en vigueur en République Dominicaine, droit auquel la Cour Constitutionnelle a mis un terme puisqu’elle s’applique de manière rétroactive : toute personne née depuis 1929 en République Dominicaine de parents/grands-parents immigrés se voit dépourvu de la nationalité dominicaine, et devient de facto apatride.
Des recours contre cette décision sont actuellement à l’étude, notamment auprès de la Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme.

A consulter
-Corten, André, « Politique migratoire et société de rente », Revue canadienne des études latino-américaines et Caraïbes, vol. 16, n°32, 1992, en ligne :             http://www.jstor.org/stable/41800676?seq=1
-Voyneaux, Sébastien, « République Dominicaine : le traitement infligé aux Haïtiens et aux Dominicains d’origine haïtienne, une discrimination institutionnalisée ? », Observatoire des Amériques, n°33, 2005.
-HumanRights Watch, «Illegal people: Haitians and Dominico-Haitians in the Dominican Republic», Reports Vol. 14, No 1 (B), 2002, en ligne:     http://www.hrw.org/reports/2002/domrep/
-« Le dispositif de l’arrêt TC 0168/13 du Tribunal constitutionnel de la République Dominicaine », Le nouvelliste, 11 novembre 2013, en ligne :   http://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/123693/Le-dispositif-de-larret-TC-016813-du-Tribunal-constitutionnel-de-la-Republique-dominicaine.html

Le préjugé de langue est également fort en Haïti :
Consulter la fiche 15 : « Langues et culture : enjeux du bilinguisme haïtien et du multilinguisme régional ».

D- Discrimination à caractère religieux

Consulter la fiche 14 : « Quelles religions dans un contexte d’Etat fragile ? »


Réalisé par Jean-Gérard Anis & Carine Schermann
FOKAL  Mars-Avril 2014




[1] Dans son article: « République Dominicaine : le traitement infligé aux Haïtiens et aux Dominicains d’origine haïtienne, une discrimination institutionnalisée ? »
[2]Consulter le rapport de HumanRights Watch pour les chiffres.
[3]Pour avoir le texte de l’arrêt, consulter l’article du Nouvelliste. 

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